L'auteur des "Pilules bleues" revient avec un ouvrage dans la même veine autobiographique. Une plongée dans le quotidien d'un dessinateur, une déclaration d'amour à ses proches, et surtout un regard désabusé sur les changements de la société vers plus d'absurde.

Détail de la couverture d'"Oleg" de Frederik Peeters
Détail de la couverture d'"Oleg" de Frederik Peeters © Atrabile

Oleg, c'est Frederik Peeters ou presque. Auteur de BD, il s'attelle à l'écriture d'un livre duquel il discute avec sa compagne. On pénètre au quotidien dans l'envers du décor de la production d'une bande dessinée avec le travail de l'imaginaire, les affres de la création, les relations avec l'éditeur…  

Détail d'une planche d'"Oleg" de Frederik Peeters
Détail d'une planche d'"Oleg" de Frederik Peeters / Atrabile

Parallèlement à ce travail, qui occupe beaucoup son esprit, Oleg vit une tendre relation de couple, et est parent d'une jeune fille. On le suit au jour le jour dans sa cuisine, à la piscine… Jusqu'à l'irruption de l'AVC de sa compagne qui interrompt cette belle routine.  

Avec son dessin noir et blanc très expressif, Frédérik Peeters nous raconte une histoire d'apparence anodine, mais pétrie d'émotions et qui touche à l'universel. De par sa profession le dessinateur vit en retrait du monde. Sa vision fine d'une époque où la fiction a pris le pas sur la réalité, où le racisme s'est décomplexé, où l'individualisme prime, où la consommation est devenue folle, n'en est que plus pertinente.

"Oleg", un retour sur terre avec un recul de 20 ans 

Frederik Peeters : "Souvent la naissance d'un livre provient de la fin du précédent. Après Saccage et ses dessins apocalyptiques, j'avais envie d'un livre ultra narratif. L'idée n'était pas de raconter à nouveau ma vie, mais de m'interroger la définition de l'auteur de BD, et de montrer comment il fonctionne.  

Surtout, quand on a élevé des enfants pendant 20 ans, qu'ils mènent leur vie, que l'on n'est plus centré sur eux, on réalise que pendant ce temps-là, il s'est passé plein de choses. D'autant que je ne suis pas connecté !

Le monde a avancé sans moi. Et quand je me replonge à nouveau dedans, l'absurdité de certaines situations me frappe.  

Ce sont des petites visions que je présente dans Oleg : l'homme qui fait un doigt d'honneur à son téléphone portable, le type à la piscine qui me dit qu'il y en a de plus de plus - il parle des étrangers… Je ne sais pas pourquoi j'ai conservé certaines de ces visions et pas d'autres. Peut-être parce qu'elles me font rire. Le livre est un exercice d'ironie légère."

Fusion entre réalité et fiction 

"Le sujet principal d'Oleg  est cette sorte de fusion progressive entre la réalité et la fiction - dans ma vie même parce que je raconte des histoires. Toute ma vie dialogue constamment avec les histoires que je raconte. Mais ce phénomène a contaminé la vie des autres. Dans le TGV que j'ai pris pour venir à Paris, j'ai vu que tout le monde est maintenant dans une bulle de fiction. Il y a une espèce de brouillage qui s'instaure. 

Paradoxalement, la fiction qui devrait servir de territoire commun et remplacer le christianisme d'il y a deux siècles en donnant des références communes pour faire une société, n'y arrive pas.

Il y a une telle profusion de fictions que chacun regarde une série que personne d'autre n'a vue. On ne peut même plus parler des choses qu'on a tous regardées. On est toujours en train de rattraper quelque chose pour se connecter aux autres personnes qui sont déjà parties ailleurs."

Autobiographie, autofiction et ironie 

"Lorsque les gens viennent me voir en dédicace, ils ne me parlent pas du livre, mais de ma vie. Les gens ne savent plus lire une image. 

Ce n'est pas ma vie que je raconte dans mes livres. Mais quelque chose passé au crible de l'imaginaire, puis raffiné. On a une impression de réalité, mais ce n'est pas la réalité. 

Je me suis déjà fait cette réflexion lorsque j'ai vu des affiches de films policiers sur les murs d'un commissariat.  

L'esprit de sérieux me terrifie. Evoquer dans mes BD des éléments qui semblent appartenir à ma propre vie est une façon de mettre du jeu et de l'humour dans la narration. Il me faut une distance ironique.  

Le nom d'Oleg m'est apparu un soir très tard avant d'aller me coucher, lors d'une déambulation dans mon appartement. Ce nom donnait des origines russes à mon personnage. Et surtout il apportait l'angle de mon propos. Je dénonce toujours la mystique de l'inspiration chez les auteurs, mais là je dois dire que ce n'est pas un hasard si Oleg est l'anagramme de "Lego", ou de "l'égo". 

Avec Oleg, je tenais à la fois l'idée de fiction (ce n'était pas mon nom) et de réalité (l'égo, puisque c'est ce qui nous intéresse tous), sans oublier le jeu (Lego)." 

Une déclaration d'amour à sa compagne 

"Je fais une déclaration d'amour à ma femme dans le livre pour évacuer d'entrée la question du couple… L'usure du couple n'est pas le sujet du livre. Pour les vingt ans des Pilules bleues, je voulais faire un livre miroir, un peu déformant. La structure du livre est assez proche. 

Surtout ce livre est un écho au chaos du monde. J'ai pensé aux travaux du neurologue Lionel Naccache qui fait un parallèle entre les crises d'épilepsie dans un cerveau et les soubresauts dans les réseaux d'informations mondiaux quand surgissent les fake news - un surplus d'information que le cerveau ne peut pas traiter."

Un propos écologique 

"Je vis depuis longtemps dans la catastrophe, d'où la création de ce livre qui semble centré sur la famille, le quotidien. J'ai assimilé le fait que le fonctionnement de notre civilisation n'est pas viable. Il faut vivre autrement, faire chuter la surconsommation. Et cesser la mise à disposition du monde comme si c'était un grand supermarché. On ne peut pas aller passer des week-ends à Dubaï, manger certains fruits toute l'année : avec huit milliards d'habitants, ce n'est pas tenable.

Il faut savoir jouir du chou de novembre à mars. Il vaut mieux apprécier ce que l'on a devant soi. Et savoir savourer l'anecdotique."

L'adaptation de "Château de sable" au cinéma par M. Night Shyamalan

"Château de sable, est traduit en anglais depuis plusieurs années, et ce n'est pas un raz de marée aux Etats-Unis. Sans aucune promotion, ni brouhaha médiatique il a atterri dans les mains de la fille du réalisateur M. Night Shyamalan (Sixième sens, Le village...) qui va vouloir l'adapter.

Il continue donc d'exister des courants discrets sous-jacents qui font qu'un livre va flotter dans les librairies et, sans bruit inutile, va arriver au bon endroit et pouvoir vivre une autre vie. 

C'est très rassurant."

Détail d'une planche d'"Oleg" de Frederik Peeters
Détail d'une planche d'"Oleg" de Frederik Peeters / Atrabile

Oleg de Frederik Peeters paru chez Atrabile