Qu’est-ce qu’un artiste ? Qu’est-ce que la BD ? Pourquoi en fait-on ? Quels liens entre la bande dessinée et la musique ? Réponses de Philippe Dupuy dans un album inventif qui dialogue avec le chanteur Dominique A et le musicien Stéphan Oliva.

Détail de la couverture de "J'aurais voulu faire de la BD" de Philippe Dupuy avec Dominique A et Stéphan Oliva
Détail de la couverture de "J'aurais voulu faire de la BD" de Philippe Dupuy avec Dominique A et Stéphan Oliva © Futuropolis

L'auteur de BD Philippe Dupuy, entouré d’un chanteur, Dominique A, et d’un musicien, Stéphan Oliva, qui ont tous les deux des affinités avec le 9e art, interroge la création artistique. 

A travers cette balade dialoguée et dessinée, Philippe Dupuy revisite sa propre démarche, ses dessins d’enfants, ses influences, au premier rang desquelles on trouve Philippe Druillet, et son évolution.

"J'aurais voulu faire de la BD" est raconté simplement (le dessinateur a même laissé ses « repentirs » (corrections qu'un peintre effectue en cours d'exécution d'un tableau), et ses scotchs) sous forme de dialogue, tout en mettant en scène les pouvoirs multiples de la bande dessinée. 

A travers ce cheminement d’artiste, se lit aussi l’histoire d’une libération des cadres et des techniques. Passionnant.

Philippe Dupuy : "être artiste, c'est tout remettre en question tout le temps, ne pas s'ennuyer, et expérimenter"

Ce titre, "J'aurais voulu faire de la BD"… Après tant d’années, vous ne savez pas toujours si vous faîtes de la BD ? 

PHILIPPE DUPUY : "C'est une une périphrase. La question du livre, c'est plutôt : "Ce que je fais est-il de la bande dessinée ?" Mais je trouve ça plus drôle de mettre cette phrase sur la couverture d'un livre dans lequel la réponse est donnée en BD." 

Pourquoi s’interroger sur votre vocation autour de la BD maintenant ? 

P. Dupuy : "J’ai fait de la BD longtemps, mais depuis dix ans, j’ai pris une voie plus expérimentale. J’ai constaté qu’il y avait des clichés autour du 9e art auxquels je ne suis pas certain de correspondre.

Pour beaucoup, la bande dessinée, c’est de  l’humour, de la SF, des feuilletons, un personnage récurrent… Et si moi, je ne fais pas ça, ce que je fais n'est pas de la BD ? C’est une manière d’aborder la question de la création. Et, très vite, cela génère des discussions…"

Pourquoi vous êtes-vous mis à créer ? 

P. Dupuy : "C’est lié à des moments de solitude pendant l’enfance. J'ai des frères et sœurs, mais j’étais un petit dernier et je suis resté longtemps à la maison. Ma mère aurait voulu faire les Beaux-Arts, mais n’a pas pu. Quand elle m’a vu dessiner petit, elle l'a accueilli avec beaucoup de bienveillance. 

On dit aussi que quand on est seul, on développe un certain imaginaire. J’ai des souvenirs de bien-être quand je dessinais, d’être dans un cocon. Une sensation que j’ai conservée jusqu’à aujourd’hui. Dessiner peut aider à lutter contre l’ennui. Et la création aide à se connaître. Créer renvoie à des choses personnelles et peut déboucher sur des grandes questions existentielles, ou philosophiques."

Détail d'une plance de "J'aurais voulu faire de la BD" de Philippe Dupuy avec Dominique A et Stéphan Oliva
Détail d'une plance de "J'aurais voulu faire de la BD" de Philippe Dupuy avec Dominique A et Stéphan Oliva / Futuropolis

Le dessin peut être une quête personnelle, mais vous avez invité d'autres artistes dans ce livre…

P. Dupuy : "Le travail d'auteur de bande dessinée est très solitaire même s’il se fait en atelier.  Moi, pour travailler avec d’autres je collabore à des spectacles, des installations, des performances ou des expositions. J'aime le faire parce que ça me sort, sinon, je reste face à soi-même. C’est bien, de temps en temps, d'avoir un interlocuteur ou un regard extérieur. 

J'ai rencontré Dominique A. Nous sommes devenus amis, notamment parce qu'il est passionné de bande dessinée. J'ai compris qu'il avait même caressé l'idée d'en faire, même s’il s'est vite rendu compte que ce n'était pas pour lui. Stéphan Oliva, lui, n’a vraiment pas été loin d’en faire son métier. 

Dans leur travail artistique actuel, il reste quelque chose de la bande dessinée, surtout lié à la narration. Le disque L'Horizon de Dominique A est un peu comme les albums concepts que faisait Gainsbourg (L'homme à tête de chou, Histoire de Melody Nelson) et Stéphan a travaillé sur les univers d’Hitchcock, de Godard, de la Nouvelle Vague, ou du film noir qui racontent énormément. Je suis allé échanger avec eux sur la BD pour me confronter à une autre vision de ma discipline."

Vous aviez envie de faire un bilan ? 

P. Dupuy : "Après toutes ces années à pratiquer la bande dessinée, il y a des moments où on se pose. Et on fait un bilan. Cela fait dix ans que je ne ravaille plus avec Charles Berberian, que j'ai pris vraiment d'autres directions. Je suis très heureux de ce que j'ai fait avec lui, mais je suis content ne pas être resté dans le confort de quelque chose qui était bien installé, d'avoir un peu cassé tout ça. 

En m’interrogeant sur de nouvelles façons de faire de la bande dessinée, en me dégageant de l’approche technique classique de la BD, je me sens comme un jeune auteur : c’est très agréable !"

Détail d'une planche de 'J'aurais voulu faire de la BD de Philippe Dupuy avec Dominique A et Stephan Oliva
Détail d'une planche de 'J'aurais voulu faire de la BD de Philippe Dupuy avec Dominique A et Stephan Oliva / Futuropolis

Avez-vous répondu à la question "Qu'est-ce qu'un artiste" ? 

P. Dupuy : "Pour moi, c'est une démarche. Dans mon cas, c'est le fait de tout remettre en question tout le temps, de ne pas m'ennuyer, et d'expérimenter. 

Je ne travaille pas pour la postérité. Je ne cherche pas non plus à révolutionner l'art. Cela a déjà été tellement fait ! Je crois d'ailleurs que les révolutions, on les voit pas arriver, je ne peux donc pas la prévoir. 

Cette remise en question permanente sert à ouvrir des portes, comme dans la scène célèbre d’Alphaville de Godard, où le personnage d'Eddie Constantine ouvre des portes dans un couloir. 

Et puis, je trouve que regarder, écouter, contempler, lire ou pratiquer l’art fait un bien fou ! Quand je suis trop angoissé, une exposition, un bon film, un roman sont des moments de bonheur, d'apaisement, de questionnement.

Si ce monde était plus en contact avec l'art plutôt qu'avec d'autres choses terribles, comme la finance, ça irait mieux."

Il n’y a pas d’artiste sans maître, dites-vous et, parmi les vôtres, vous citez Philippe Druillet.

P. Dupuy : "Je sais que c'est surprenant d'imaginer que le travail de Philippe Druillet figure parmi mes influences majeures. Son empreinte est à chercher dans la démarche, pas d'un point de vue stylistique. 

Quand je l’ai découvert, son travail riche et truculent a tout mis par terre. Il m’a ouvert des possibilités. Je ne comprenais pas très bien ce que je lisais mais je me suis laissé porter par les images, et par les textes plein d'emphases.

Philippe Druillet est comme un monstre magnifique. Je le raconte : il peut être très dur. Mais j’avais envie de lui rendre hommage parce qu’il a été le déclencheur de mon envie de faire de la bande dessinée." 

Détail d'une planche de "J'aurais voulu faire de la BD" de Phlippe Dupuy avec Dominique A et Stephan Oliva
Détail d'une planche de "J'aurais voulu faire de la BD" de Phlippe Dupuy avec Dominique A et Stephan Oliva / Futuropolis

Vous montrez classiquement toutes les possibilités de la bande dessinée : le jeu avec les bulles, la possibilité de transformer des personnages en animaux, les ellipses… Et vous avez décidé de laisser les repentirs. Pourquoi ? 

P. Dupuy : "Ce n’est pas une coquetterie. Depuis quelque temps, le passage à la couleur me posait un problème. Et j'aime les œuvres où l’on voit qu’elle est le produit de la main. Le repentir, c'est un terme de peinture. Je parle aussi de crayonné, de l'encrage, de toutes ces étapes en bande dessinée que j’ai beaucoup pratiqué. Mais à un moment j’avais l’impression avec ces étapes obligées de redevenir un écolier qui faisait ses lignes. Il y a un petit côté punition. 

C’est Blutch qui m’a ouvert les yeux là-dessus. Je le voyais attaquer ses dessins comme cela, sans rien. Je me disais : c'est génial. Et j’ai sauté dans le vide comme lui et fait quelques livres sans crayonnés.

Là, dans ce livre, je me suis lancé sans rien, et je trouvais les pages belles comme ça sans fond, sans couleur. Comme si ma couleur, c’était le papier avec les repentirs blancs. Ça me faisait presque penser au travail de Jackson Pollock, où il laisse tomber la couleur : il n'y a plus que l'encre noire et à la couleur de la toile qui est ocre. Et ça donne des reflets. 

C’est comme de laisser les scotch… C’est montrer comment je fais et l’assumer. J’ai cette approche vraiment artistique d'auteur de bande dessinée et pas d'artisan. Je veux qu'on voit toutes les doutes, les retours, les erreurs.

J’ai même évacué le scénario. Mes livres s’écrivent en se faisant. L’improvisation, les musiciens connaissent bien. C’est ce qu’explique Stéphan Oliva. J'avais très peur du résultat, mais c’est cohérent avec ce que je raconte, avec ce que je défend. 

Mes amis artistes ont été très surpris par cette intimité, cette mise à nu.  Mais mon éditeur a lui-même proposé qu’on le publie comme ça…"

J’aurais voulu faire de la BD de Philippe Dupuy est publié chez Futuropolis

Détail d'une planche de "J'aurais voulu faire de la BD" de Philippe Dupuy avec Dominique A, et Stephan Oliva
Détail d'une planche de "J'aurais voulu faire de la BD" de Philippe Dupuy avec Dominique A, et Stephan Oliva / Futuropolis

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