Pourquoi le neuvième art s'est-il implanté à Angoulême ? Comment le Festival a-t-il évolué ? A l'occasion de la 48e édition du grand rendez-vous annuel de la BD, plongée dans l'histoire du Festival grâce à quelques archives de France Inter et du Festival.

Première édition du Salon International de la bande dessinée d'Angoulême en 1974. Pose de la banderole sur le théâtre.
Première édition du Salon International de la bande dessinée d'Angoulême en 1974. Pose de la banderole sur le théâtre. © Archives du FIBD

Il y a 47 ans, la première édition

Au départ du Festival International de la Bande Dessinée d'Angoulême, quelques auteurs venus dédicacer dans la Cité angoumoisine lors d'une quinzaine de la BD organisée par quelques passionnés. En 1974, le Festival attire déjà sur place des grands noms du 9e art : Hugo Pratt, Claire Bretécher, Harvey Kurtzman… 

De nombreux éditeurs se sont déplacés. Le Festival a remis des distinctions, des Alfred en hommage au célèbre pingouin de Zig et Puce, la série d'Alain de Saint-Ogan. 

Ecoutez la présentation du premier Festival d'Angoulême par Gilbert Picard dans Inter actualités de 13h : 

59 sec

Premier salon de la BD en 1974

Par France Inter / INA
Hergé et Francis Groux en 1977 à Angoulême
Hergé et Francis Groux en 1977 à Angoulême / Archives du FIBD

En 1977, Hergé lui-même se déplace. Cette même année, raconte l'ancien président du Festival Dominique Brecheteau, le festival a frôlé la catastrophe : "Au début, le Festival accueillait le public au Conservatoire de musique et au Musée d'Angoulême. Mais devant le succès, il y a très rapidement eu des chapiteaux, puis des structures gonflables - des bulles. Le jeudi, veille de l'inauguration, les éditeurs avaient déjà monté les stands, apporté les livres. quand le vent s'est mis à souffler fort. Tout à coup vers 11h30, les bulles ont commencé à se déchirer. Le salon s'est réfugié dans un parking construit récemment. Puis pour des raisons de sécurité il a encore fallu déménager dans un gymnase à trois kilomètres d'Angoulême ! Le lendemain, le festival s'est ouvert comme si rien ne s'était passé."

Image des bulles éffondrées
Image des bulles éffondrées / Archives du FIBD

La professionnalisation

Dans les années 1980, le festival prend de l'ampleur et se professionnalise. Un atelier-école de bande dessinée et la Maison de la bande dessinée (centre de documentation et de recherche) sont créés en 1982. Le ministre de la Cuture Jack Lang annonce en 1984 l'ouverture prochaine d'un Centre national de la bande dessinée et de l'image qui sera à la fois musée, médiathèque et centre de recherche. 

Ce n'est pas le Festival de Cannes !

... explique Pierre Ganz, spécialiste de BD à France Inter en 1984. Il poursuit : "C'est beaucoup plus improvisé en apparence, même si finalement, c'est très organisé. Quand on arrive à Angoulême, on voit d'abord des tentes dressées sur la place du Champ-de-Mars. Bande dessinée oblige, on les appelle des bulles. Cette année, il y en a trois... " 

Preuve de son évolution, le Festival est le sujet, pour sa onzième édition, en 1984, de l'émission économique de France Inter Rue des entrepreneurs. Sont invités au micro de Didier Adès et Jean-Paul Ciret : le maire d'Angoulême Jean-Michel Boucheron, des éditeurs, dont Jacques Glénat (qui avoue un chiffre d'affaires de cinq milliards de centimes de francs !) et Pierre Pascal, le directeur du Festival à l'époque. Ensemble, ils évoquent les aspects financiers du festival et l'évolution de l'image de la BD. Parmi les chiffres donnés : le chiffre d'affaires annuel du secteur est de 400 à 500 millions de francs, pour une parution d'environ 800 nouvelles BD par an - contre plus de 5000 aujourd'hui !

Ecoutez Rue des entrepreneurs du 28 janvier 1984 sur le Festival d'Angoulême :

56 min

Rue des Entrepreneurs du 28 janvier 1984

Par France Inter

Un Festival qui attire les grands noms de la BD 

Le 2 février 1981, le dessinateur Franquin est  l'invité du Tribunal des flagrants délires. Dans l'émission satirique présentée par Claude Villers, Luis Rego et Pierre Desproges, le créateur de Gaston Lagaffe est revenu sur sa reprise du personnage de Spirou en 1946. Et après avoir évoqué le code moral qui entourait la BD à ses débuts, il a raconté une anecdote sur l'apparition des personnages féminins dans la BD : "Quand j'ai commencé dans la bande dessinée, il n'y avait pas d'écoles mixtes. Le 9e art était le reflet de cette époque et maintenait cette espèce de ségrégation. 

On voyait assez peu de filles dans les BD. Mais il y en avait dans les bandes dessinées américaines importées, et on maquillait leurs formes différemment selon les pays. Les filles de Flash Gordon ont été l'émotion de ma petite adolescence, une émotion charmante. Je ne suis pas devenu un maniaque sexuel, mais la reine Fria dans son justaucorps me plaisait. Les Italiens, par exemple, mettaient une robe noire entière et les autres, cachaient, mettaient des soutiens gorge spéciaux plus lourds...

Le premier travail de mon complice Delporte, devenu ensuite rédacteur en chef de Spirou, avait consisté à diminuer les poitrines féminines qui venaient d'Amérique. Comme l'idée lui déplaisait quand les personnages étaient de profil, il coupait tout droit pour qu'on ne voit plus rien !"

Franquin au Festival d'Angoulême à la remise du Prix avec Jean Mardikian l'un des co-fondateurs du Festival
Franquin au Festival d'Angoulême à la remise du Prix avec Jean Mardikian l'un des co-fondateurs du Festival / Archives du FIBD

Franquin explique ensuite la naissance de Gaston Lagaffe : 

C'est un anti-héros né en réaction aux personnages très nerveux. Je me suis reposé en faisant un personnage très relax dans un monde agité autour de lui.

Franquin a aussi expliqué dans cette émission l'origine des Idées noires : un journal clandestin au sein du journal Spirou, baptisé "Le Trombone illustré", qu'il a dû publier ensuite à l'initiative de Gotlib dans Fluide glacial." 

Ecoutez le Tribunal des flagrants délires du 2 février 1981 (à la fin de l'émission, Gotlib vient, lui, expliquer l'origine de Super Dupont) : 

56 min

Franquin invité du Tribunal des flagrants délires du 2 février 1981

Par France

Un festival à l'ambiance unique

En 1988, le Festival menace de quitter la ville charentaise pour Grenoble, ville de l'éditeur Jacques Glénat. Pour s'assurer que la manifestation de la bande dessinée reste à Angoulême, le maire de la ville, Jean-Michel Boucheron, accroit ses subventions. Des rumeurs de déplacement du Festival reviendront régulièrement.

Hugo Pratt à Angoulême en 1975
Hugo Pratt à Angoulême en 1975 / Archives du FIBD

A Angoulême, l'ambiance est particulièrement décontractée. Ce qui n'empêche pas le travail. Illustration du climat du Festival avec cette édition joyeuse de l'émission de Daniel Mermet Là-bas si j'y suis le 26 janvier 1990 en direct depuis Angoulême. Dans le milieu de la BD, le tutoiement est de rigueur. Le présentateur croise le dessinateur Charlie Schlingo qui, comme à son habitude, tient une sacrée gueule de bois. René Pétillon, l'auteur des Jack Palmer (décédé en 2018), président du jury cette année-là, passe une tête dans l'émission. Il est aussi question de l'œuvre de Winsor Mc Cay à qui le Festival consacre une exposition. La scénariste de BD Dodo (Les Closh...) est, elle, touchée par l'hommage aux dessinateurs anglais. L'éditeur Jean-Luc Fromental évoque une autre exposition organisée la même sur l'œuvre du duo Peeters et Schuiten. En fin d'émission, Wolinski et Cabu arrivent. Il est déjà question d'intégrisme religieux : celui des catholiques. 

Ecoutez l'émission Là-bas si j'y suis du 26 janvier 1990 : 

59 min

Là-bas si j'y suis du 26 janvier 1990

Par France Inter

1996, l'affiche prémonitoire de Villemin

L'ancien président du Festival Dominique Brecheteau raconte : "Vuillemin, avait reçu le Grand Prix en 1995 (ce qui avait d'ailleurs provoqué le départ de Morris, l'auteur de Lucky Luke, du jury). La tradition veut qu'il dessine l'affiche de l'édition suivante. Le dessinateur des Sales blagues s'exécute. Mais la direction refuse son dessin, jugé trop trash. A la place Vuillemin imagine trois cases : sur la première un bébé, la tétine dans la bouche, lit des BD; dans la deuxième, un adulte lit une BD; et dans la troisième, un homme est couché dans un cercueil avec des BD autour. 

Et à côté, figure un employé des pompes funèbres qui dit "Dépêchez-vous, on ferme" ! 

Affiche du FIBD 1996 par Vuillemin
Affiche du FIBD 1996 par Vuillemin / Vuillemin/Archives du FIBD

Cette année-là, Burne Hogarth, le dessinateur de Tarzan, était reçu comme invité d'honneur. Il profite pleinement du festival, participe à toutes les fêtes... Le lundi matin, son attachée de presse frappe à la porte de la chambre de son hôtel. Il ne répond pas. Il était mort."

Le dessinateur Burne Hogarth en 1974 à Angoulême
Le dessinateur Burne Hogarth en 1974 à Angoulême / Archives du FIBD

Des prix dessinés par Lewis Trondheim, les fauves

Depuis l'origine, des prix sont remis. 

Le Grand Prix récompense un auteur pour l'ensemble de son œuvre. Les autres prix ont plusieurs fois changé de dénomination et de mode de sélection. D'abord appelés "Alfred", en hommage au pingouin d'Alain Saint-Ogan, ils sont devenus de 1989, à 2004 les "Alph-art" en hommage à l'album inachevé de Tintin. De 2004 à 2006, ils furent les "Essentiels". Aujourd'hui le palmarès remet des Fauves (Fauve d'or, Fauve spécial, Fauve polars, Fauve du patrimoine…), des trophées dessinés par Lewis Trondheim en 2007. 

Le Fauve d'or remis tous les ans à Angoulême récompense le meilleur album de BD de l'année
Le Fauve d'or remis tous les ans à Angoulême récompense le meilleur album de BD de l'année © AFP / Yohan BONNET

Les dernières éditions furent mouvementées

L'édition de 2015 est marquée par un soutien aux dessinateurs de Charlie Hebdo. Quelques semaines après les attentats à la rédaction de Charlie Hebdo se tient en janvier 2015 un Festival à la teneur particulière. Une place Charlie Hebdo est inaugurée, les hommages se multiplient, et un prix spécial est décerné.

En 2016, le Festival ne présente aucune femme pour le Grand Prix dans sa sélection officielle. Les autrices appellent au boycott.

Il y a quelque chose de réac au royaume de la BD 

Ecoutez Hélène Roussel le six janvier 2016 évoquer le sujet avec l'intervention de Florence Cestac : 

2 min

Le machisme dans la BD en 2016

Par France Inter

En 2020, nouvelle menace de boycott du festival : cette fois-ci, les auteurs se battent pour leur statut. Un rapport (Rapport Racine du nom de son responsable) devait être remis avant le Festival. Et il tarde à arriver. 

ECOUTER | Marion Montaigne au micro d'Augustin Trapenard expliquer les raisons d'un possible boycott. 

En 2021, en plus du virus qui contraint le festival a modifier son organisation, certains auteurs appellent à nouveau à bouder Angoulême.

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.
Gérer mes choix

Aller plus loin

=> La sélection du festival 2021 et plus d'informations sur l'histoire du Festival d'Angoulême sur son site

Affiche du Festival International de la BD d'Angoulême en 2021
Affiche du Festival International de la BD d'Angoulême en 2021 / FIBD
Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d'intérêt.
Gérer mes choix