Ses sujets - la bonne conscience progressiste, l'émancipation des femmes, l'écologie, l'adolescence, la libération sexuelle, la parentalité, … - résonnent encore aujourd'hui. Avec Cellulite, les Frustrés, ou Agrippine, Claire Bretécher racontait en dessin la comédie humaine.

Claire Bretécher en 1979
Claire Bretécher en 1979 © Getty / Liselotte Erben

Pourquoi l'œuvre de Bretécher nous parle-t-elle encore ? Pourquoi certains de ses personnages sont-ils devenus des archétypes ? A l’occasion de la parution d’un Hors-série de l’Obs sur la dessinatrice disparue en février, petit retour sur son œuvre exceptionnelle. Avec Amélie Mougey, rédactrice en chef, Catel Muller, autrice de BD, Eric Aeschimann, Didier Pasamonik, journalistes, au micro de Grand bien vous fasse, l’émission d’Ali Rebeihi.

Détail d'une couverture d'une BD d'Agrippine par Claire Bretécher
Détail d'une couverture d'une BD d'Agrippine par Claire Bretécher / Dargaud

Une dessinatrice innovante

Pour Eric Aeschimann : « Bretécher, c'est une dessinatrice, mais c'est aussi un personnage. Et surtout une gueule. Sur la photo de couverture du hors-série de l’Obs, on voit ses yeux, ce regard bleu d’acier et acéré qu'elle portait sur le monde. Sur l'épaule, elle s'auto-dessine et en quelques traits. C’est fascinant. En quelques traits, on voit sa capacité à capter un visage, une expression, une position. »

Didier Pasamonik souligne : « C'était d'abord la première grande personnalité féminine de la bande dessinée des années 70. Elle a commencé dans Pilote, journal révolutionnaire, qu’elle a quitté pour créer avec Gotlib et Mandryka L'Écho des savanes, le premier journal adulte de l'histoire de la BD française.

Elle s'est auto-éditée très vite, avant que ce soit à la mode.

Elle a ainsi ouvert la voie à la nouvelle génération de bande dessinée comme l'Association ou Le Frémok. Des structures où les auteurs prennent leur destin en main et s'occupent à la fois de leurs publications, de la production et de la diffusion de leurs œuvres. »

Eric Aeschimann rappelle : « Bretécher a grandi à Nantes où elle s'est ennuyée. L’ennui est d’une grande importance dans sa vie. Elle rêve de faire de la bande dessinée assez tôt, vers 12/13 ans. Elle invente des BD copiées sur Tintin. Elle entre à Pilote en 1969 avec Cellulite. Un personnage de femme, ce qui n'était pas fréquent à l'époque. 

Surtout Cellulite est une femme dont on se moque, pas une jolie fille, ni une pin-up. Là aussi, c'est une rupture. C’est une femme en colère et ça va être un fil conducteur de son œuvre.

Dans Bretécher, les personnages font la gueule, claquent les portes, ou sont dépités. Il y a une espèce d'énervement, de tension, de déception, d'impuissance. Elle le raconte de façon jubilatoire et nous permet de nous de nous identifier et de surmonter tout ça. »

Détail d'une planche de "Docteur ventouse bobologue" par Claire Bretécher
Détail d'une planche de "Docteur ventouse bobologue" par Claire Bretécher / Dargaud

Un dessin acéré au service d’un regard

Didier Pasamonik explique : « Le dessin de Claire Bretecher s’inscrit dans une longue tradition qui vient de Jules Feiffer, un dessinateur qui a débuté dans les studios de Will Eisner dans les années 1940 avant de devenir l'éditorialiste graphique du New Yorker.

C’est un dessin à la fois extrêmement élégant, pointu, et pertinent.  Au-delà de ce qui est dit et raconté, il y a un ressenti. Mais, aussi, une espèce de distanciation par rapport aux idéologies, ou au féminisme. 

Elle arrive à L'Obs après Copi qui, le premier, dessine ces petites saynètes toutes simples, avec une espèce de dimension philosophique où on n'est pas dans l'agressivité, l'exubérance dans la charge de Charlie Hebdo ou de Reiser. Chez Bretécher, c'est toujours dans la finesse.

Et c'est une autrice qui ne se prend pas au sérieux, qui dit des choses sans qu'elles soient péremptoires. 

Catherine Meurisse dit de Bretécher qu'elle fait partie de ces dessinateurs qui ne se regardent pas dessiner. 

Catel est admirative : « Bretécher a été dans ma jeunesse un modèle absolu pour la virtuosité et la simplicité de son trait qui arrivait à exprimer l'humour, l'émotion, la psychologie avec un graphisme assez corrosif, tout en étant élégant. Elle apportait un regard neuf avec un dessin léger en accord  avec ce qu'elle racontait : de la critique sociale très amusante. »

Amélie Mougey : « Je retiens la simplicité, le caractère très vivant, très touchant des personnages qu'elle met en place avec plein d'imperfections, leurs yeux cernés… »

Agrippine par Claire Bretécher
Agrippine par Claire Bretécher © Radio France / Dargaud

L’inventrice de la BD écriture

Eric Aeschimann : « Son trait qui a l'air d’être jeté, pris sur le vif, est en adéquation avec son art du dialogue, lui-même en lien avec le lettrage. D’où cette sensation qu'elle était une formidable chambre d'enregistrement de ce qui pouvait se dire, de tous les murmures. 

On disait qu'elle était une formidable sociologue. Elle se récriait toujours avec beaucoup d'humour en disant « J'espère que la sociologie, c'est bien plus sérieux que ça ! » Sa modestie était aussi une façon de prendre de la distance.

A l’origine des savoureux personnages des Frustrés

Eric Aeschimann raconte : « C'était dans Le Nouvel Observateur, en 1973. Bretécher avait d'abord travaillé pour Le Sauvage, un trimestriel lancé par Claude Perdriel, le propriétaire et cofondateur de L'Obs.

Jean Daniel la fait venir. Elle hésitait. Pour la convaincre, il lui a dit: : 

Mais moquez-vous de nous !

Le «  nous », c’était les intellectuels de gauche, ceux qui se voient comme des Antigone, dans le tragique avec de grandes idées alors que dans leur vie, c'est plutôt Les précieuses ridicules.

Bretécher racontait d'ailleurs que les gens de droite n’étaient pas drôles à dessiner parce « qu’ils ont le cynisme de leur vie quotidienne. » Il n'y a pas chez eux cet espace, ce décalage qui permet le gag. »

Didier Pasamonick analyse : « Les Frustrés, c’est une satire des bobos avant l’heure, mais aussi le produit de son époque. La grande pensée à la mode dans les années 70, c'est la psychanalyse. Et avec Jean Daniel, elle avait bien compris le hiatus entre les idées et le réel. »

Détail d'une BD d'Agrippine par Bretécher
Détail d'une BD d'Agrippine par Bretécher / Dargaud

Agrippine, héroïne féminine

Catel « Agrippine a été une possibilité d’identification. Dans les années 1980, il n’y avait pas beaucoup d'héroïnes dans la bande dessinée. Avec Agrippine on pouvait enfin se reconnaître dans un personnage normal. Bretécher lui a créé son propre langage avec des mots devenus intemporels. 

Bretécher a raconté la société à travers les yeux de cette adolescente insolente, amusante, dessinée de façon vive, et très corrosive. J’ai été estomaquée de découvrir qu'on pouvait faire de la bande dessinée de cette façon.

Claire Bretécher était une sorte de trouble-fête dans un monde extrêmement masculin. Elle était belle, intelligente, douée, drôle… Le modèle absolu. Elle s'est jamais vraiment réclamée du féminisme, mais elle l'était par essence, puisqu'elle qu'elle était libre. Elle n'a jamais fait partie d'un mouvement politique ou citoyen, mais elle était là, avec son art. Elle a certainement été beaucoup plus active que beaucoup de militantes. »

Aujourd’hui

Catel : « Même si elle est le fruit de son époque, son dessin est complètement d'actualité. On voit  que la vie des bobos d’aujourd’hui ressemble beaucoup à celle de ses "Frustrés". Les grandes lignes psychologiques sont les mêmes.

Amélie Mougey : « Claire Bretécher reste très pertinente sur les rapports hommes-femmes, le couple et la question de la charge mentale.»

Eric Aeschimann : « Elle regardait les bobos, les intellos de gauche, et faisait un constat amer - elle faisait d'ailleurs partie du monde intellectuel, car elle vivait avec Guy Carcassonne le grand constitutionnaliste. Mais sa moquerie n’est jamais destructrice. Elle s'inscrit dans une longue tradition où l'on aime les personnages dont on se moque. »

=> ECOUTER | Grand bien vous fasse sur Claire Bretécher

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ALLER PLUS LOIN 

  • "De la grande dessinatrice qui vient de mourir, on retient l’humour acide, son trait savamment « jeté », le canapé des « Frustrés », le vocabulaire d’ « Agrippine »... Tous ces personnages mémorables ont vu le jour dans les pages de « l’Obs » et se sont épanouis, trente-cinq ans durant. « La meilleure sociologue de l’année », disait Barthes." Témoignages, dessins, textes d’époque, photos : dans le Hors-Série, de l'Obs revivez cette incroyable épopée.
  • Claire Bretécher, femme libre. En 2015, la BPI du Centre Pompidou présentait une exposition rafraîchissante sur la créatrice des "Frustrés", l’une des rares femmes dessinatrices BD dans les années 70.
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