Plus de quarante ans après la parution de ses derniers albums, pourquoi (re)lire Tintin peut-il nous faire du bien ? On vous dit pourquoi se replonger dans les aventures du célèbre reporter apporte plus qu'on ne l’imagine, avec l’écrivain, Sven Ortoli, le philosophe, Martin Legros et le psychiatre, Serge Tisseron.

Six raisons de relire Tintin
Six raisons de relire Tintin © Sipa / Wang gang / Imaginechina / Imaginechina

Sven Ortoli, écrivain, rédacteur en chef du Hors-Série, Tintin et le trésor de la philosophie, Martin Legros, philosophe, et Serge Tisseron, psychiatre, auteur de nombreux ouvrages sur Tintin, étaient les invités de l’émission, Grand bien vous fasse, d'Ali Rebeihi. Ensemble, ils sont revenus sur les bienfaits des aventures du héros créé par Hergé, que l'on ait 7 ou 77 ans.

Tintin, un plaisir de lecture, mais pas seulement

Martin Legros retient des albums de Tintin « l’appel du monde qui donne envie de voyager, mais aussi l’expérience d’un humour particulier » : « Tintin lui-même ne fait pas beaucoup de blagues. Il est assez sérieux et il prend sa tâche, son métier d'homme, très au sérieux. En revanche, tous les personnages autour de lui, Tournesol, les Dupondt, le capitaine Haddock... ne cessent d'être à côté de ce qu'ils devraient faire. Ils font beaucoup rire. 

Enfin, la troisième chose à retenir de cette lecture d'enfant c’est une éthique en situation. Tintin vient toujours au secours de ses amis. L'amitié est une valeur importante pour lui. Tandis que les Dupondt n'hésitent pas à arrêter leurs proches pour accomplir leur devoir. Cela me terrorisait. Je crois qu’Hergé voulait que l’on ressente cela. »

Serge Tisseron : « Tintin est sans famille et il est libre. Grâce à lui, on découvre tout ce qu'il est possible de faire en s'affranchissant de sa famille. »

Sven Ortoli ajoute : « Esthétiquement, Tintin, c'est très beau. Vous pouvez vous balader dans ses albums comme Le Lotus bleu ou Tintin au Tibet : les planches sont simplement merveilleuses. Et éthiquement, il s’agit souvent de sauver l’autre. » 

Les aventures de Tintin, des livres à la fois très simples et très compliqués où tout le monde peut se projeter

Martin Legros pense que le héros d'Hergé nous prépare à la vie : « On peut se perdre dans Tintin ! Qu'il réponde à l'appel de ses amis pour les sauver, qu’il cherche un trésor, ou la vérité, il introduit une sorte de désordre. Milou lui-même le souligne. Tout l'album ne va être qu’une sorte de tentative de remettre de l'ordre dans ce chaos, qui gît dans nos vies et dans le monde. » 

Pour Serge Tisseron, Tintin est un peu flou, et c'est pour cela qu'on peut s'identifier à lui : « Chacun peut se projeter dans ce personnage, pas vraiment enfant, pas non plus adulte. En tous les cas, ce n’est pas un adolescent : il ne se préoccupe pas de sexualité. C’est un héros assez androgyne. On peut se demander si c’est une fille ou un garçon… Surtout à tous les âges, on va trouver d’autres personnages qui gravitent autour de Tintin auxquels s’identifier. Tintin est un révélateur et un détective. Comme détective, il a la capacité de déchiffrer les mots comme les images. Grâce à cette compétence, les autres s’agrègent autour de lui et constituent une famille. » 

Tintin : une lecture différente à chaque âge

Pour Serge Tisseron, on peut lire Tintin à différentes étapes de la vie et toujours y trouver quelque chose d'intéressant : « Les jeunes lecteurs sont au départ très intéressés par Milou. Plus tard, par le capitaine Haddock, qui est une sorte de Milou humanisé : aussi hirsute que lui, et aussi noir que le chien est blanc. 

Mais avant son apparition (en 1941 dans Le Crabe aux pinces d’or), c’est Milou qui porte les émotions.

Alors que le reporter sait où il va, et qui est quelqu'un de droit, Milou est déchiré. On a tous en tête cette image de Milou tiraillé entre le diable et l'ange. Ce tiraillement parle beaucoup aux enfants, et ceux-ci sont touchés par sa fidélité. »

Martin Legros : « Hergé est tellement intelligent que, non seulement il fait penser aux enfants que les animaux sont des êtres semblables à nous, mais il parvient aussi à donner des arguments pour montrer qu'ils sont très différents. 

Le rapport à la morale de Milou, c'est le combat entre le bien et le mal. Il a des désirs et la morale lui tombe dessus en lui disant : "il faut que tu fasses ton devoir". À l'inverse, Tintin trouve le bonheur en faisant son devoir. Hergé suggère par là que si le devoir de l'animal est d’obéir, celui de l'homme est plus large. Tout en s'ouvrant au monde animal, Hergé maintient l'idée qu'il y a une distinction, et c'est très subtil. » 

Tintin, source de questions philosophiques

Sven Ortoli : « Si une oeuvre est suffisamment riche et belle, elle se prête forcément à une interprétation en termes philosophiques, c'est-à-dire qu'on va pouvoir y pêcher des bribes sur la nature du réel. Quand les Dupondt se baladent dans le désert, ils font deux ou trois fois le même tour. Ils s'interrogent sur la nature de leurs traces. Quand on s'interroge sur l'identité, ce sont des questions philosophiques essentielles ». 

Tintin, un personnage universel

Martin Legros : « Il faut admettre qu’avec Hergé, on partait de loin. Tintin au Congo doit être pris comme un document historique sur le colonialisme. La différence entre les hommes (les Blancs et les Africains) est massivement affirmée. Le Blanc est en position de colonisateur qui apporte la civilisation. La fracture est très forte et Hergé la reprend à son compte. Mais on part de cette œuvre colonialiste pour arriver à Tintin au Tibet. Tintin n'est pas dans une forme de multiculturalisme où chacun serait enfermé dans sa culture, à égalité, mais enfermé : 

Tintin est plutôt curieux d’autres cultures. Hergé représente une humanité dont chaque culture est porteuse.

Tintin, une œuvre aux vertus thérapeutiques

Serge Tisseron : « Tintin rend heureux alors qu’Hergé évoque dans ses aventures des choses graves. Dans Tintin au pays de l'or noir, Muller menace de se tuer sauf qu’Abdallah a mis de l’encre dans son révolver. Dans On a marché sur la lune, Wolff se suicide... Et pourtant, il y a chez Tintin un message humaniste fort avec des personnages qui aiment la vie. 

Hergé va créer à partir de ce qu'il est, au fur et à mesure qu'il évolue et qu'il découvre la vie autrement. Il fait en sorte que ses personnages fassent de même.

Aujourd’hui, les enfants lisent les aventures de Tintin dans n'importe quel ordre. J'ai appartenu à une génération qui a grandi et vieilli avec ce héros. J'ai découvert ses exploits alors que j'étais enfant. Et puis, au fur et à mesure que je vieillissais, les personnages mûrissaient et se comportaient autrement, comme Haddock, par exemple, qui échappe à son alcoolisme. »

Martin Legros : « Michel Serres dit de la lecture de Tintin que c'est un retour vers soi. Un grand courant de la philosophie, l'herméneutique, affirme qu'il faut traverser le langage, la culture et le monde pour pouvoir revenir à soi et comprendre ses propres affects, ses propres sentiments. Grâce au langage d'abord, mais aussi grâce aux œuvres, on parvient à se comprendre soi-même. Tintin nous permet tout ça. »

ÉCOUTER | L'émission Grand bien vous fasse, Quand Tintin nous aide à philosopher, avec, comme intervenants :

  • Sven Ortoli, écrivain, rédacteur en chef du Hors-Série, Tintin et le trésor de la philosophie, de Philosophie magazine,
  • Martin Legros, philosophe et rédacteur en chef de Philosophie magazine,
  • Serge Tisseron, psychiatre, docteur en psychologie, auteur de nombreux ouvrages sur Tintin.