En janvier 1941, apparaissait dans "Tintin et le Crabe aux Pinces d’Or" de Hergé, un nouveau personnage aux côtés de Tintin. Hirsute, braillard, porté sur la bouteille, grand utilisateur de jurons mais attachant, il allait donner une autre saveur aux aventures du reporter.

Détail d'une fresque Tintin à Bruxelles
Détail d'une fresque Tintin à Bruxelles © AFP / ANTOINE LORGNIER / ONLY WORLD / ONLY FRANCE

Une arrivée étrange  

Albert Algoud, auteur d'un Haddock illustré : L'intégrale des jurons du capitaine Haddock explique : "L'apparition du Capitaine Haddock dans Tintin est très bizarre. Au départ, je ne pense pas que Hergé avait l'intention d'en faire un personnage important. 

Le besoin se faisait sentir de donner un compagnon ayant plus de chair et de pâte humaine à côté de Tintin.

Il y avait bien Milou, le chien un peu anthropomorphe. Mais le fait qu'il parle devenait de plus en plus invraisemblable alors que la série tirait vers un certain réalisme - même empreint de fantaisie et de poésie. Il fallait peut-être, à l'image de Zig et Puce, ou de Laurel et Hardy, un couple de personnages très différents.  

La rencontre avec Tintin

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La première rencontre avec Tintin se fait dans l'album Tintin et Le Crabe aux pinces d'or paru en 1941 en feuilleton dans _Le Soir jeuness_e, puis en livre en 1944. C'est en cherchant à s'évader à des bandits qui le retiennent prisonnier sur le bateau, le Karaboudjan, que Tintin le voit pour la première fois.

Théoriquement maître à bord, l'officier est entretenu dans un état d'ébriété par son lieutenant qui a pris les commandes du navire. Tintin apprend à Haddock stupéfait que son équipage est impliqué dans un trafic de drogue. Haddock veut le faire mettre aux fers pour oser dire ça.  

Albert Algoud souligne que la rencontre est étonnement violente : "Le Capitaine est en crise de delirium tremens et il tente d'agresser Tintin, il lui fracasse une bouteille sur la tête avant de tenter de l'étrangler dans l'hydravion, … puis leur relation s'améliore. Les jurons n'apparaissent pas tout de suite. C'est seulement au bout de 20 pages dans le désert, au pays de la soif, que Haddock insulte des pillards. C'est très original comme façon d'introduire un nouveau personnage ! 

Faire d'un alcoolique complet le héros d'une BD qui s'adresse à l'époque aux enfants, et qui paraît dans un journal catholique est très audacieux ! Le capitaine présente à la fois le côté comique et le côté tragique des comportements alcooliques. Ensuite, Hergé en fait un personnage de plus en plus attachant parce qu'il est complexe, à la fois drôle et très humain." 

Un physique opposé à celui de Tintin 

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Fresque murale à Saint-Nazaire © Maxppp / BERTRAND BECHARD
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On dit que physiquement, Hergé s'est inspiré de son ami Edgar P. Jacobs. Mise au point du scénariste Benoît Peeters : "La plupart des personnages de Tintin ont été créés de toutes pièce. Hergé disait que son ami, Edgar P. Jacobs (le père de Blake et Mortimer), avait servi de modèle à Haddock. Mais quand le capitaine apparaît en 1941 dans Le Crabe aux Pinces d’Or, les deux dessinateurs ne se connaissent pas encore ! 

En revanche, quand Hergé commence à fréquenter Jacobs à partir de 1944, il est possible qu’il ait été frappé par la dimension théâtrale de son confrère, qui avait été chanteur d’opéra, et qu’il ait fait évoluer Haddock pour en faire un personnage composite. 

Mais pour moi, le Capitaine Haddock, c’est le Hergé de la maturité qui n’arrive plus à se projeter dans Tintin. 

Pour Albert Algoud, il fallait surtout que le capitaine soit différent de Tintin qui est petit, un peu enfantin. Donc Haddock, est plus costaud, brun, etc… 

Les jurons 

Quelques chiffres : "Le Capitaine Haddock prononce 221 jurons, dont « Mille sabords » (166 fois), « Tonnerre de Brest »  (144 fois), « Bachi-bouzouk » (21 fois), « Ectoplasme »  (19 fois), « Moule à gaufres » (16 fois), « zouave » (16 fois), « Cornichon » (14 fois), « Iconoclaste » (9 fois).." 

Albert Algoud : "Le Capitaine apporte cette fantaisie verbale qui existait déjà un peu avec Milou, mais qui franchit un nouveau stade, c'est un feu d'artifice lexical !  

Il le fait d'une manière très originale : ses jurons sont tirés du vocabulaire courant. Ce ne sont pas des mots grossiers habituellement utilisés. Il n'y a pas de connotations scatologiques ou sexuelles. Ses insultes sont empruntées à des registres très différents, à commencer par le vocabulaire de la marine : "flibustier", "pirate", "frères de la côte" (compagnie de flibustiers), "naufrageurs"… Cela vient de la tradition de l'insulte chez les marins. 

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Plus original, Hergé met dans la bouche de Haddock, des mots vieillis comme  "jocrisse" (benêt), "ophicléide" (un instrument de musique disparu)… Il faut noter le "crétin des alpes", que le dessinateur a remis à la mode et qui provient d'une réalité : le manque d'iode dans certaines vallées savoyardes. Le mot "tchouk tchouk nougat" vient de la culture belge d'Hergé : on appelait ainsi en Belgique les marchands ambulants, souvent maghrébins. 

L'auteur de Tintin se sert de mots inusités et les sort de leur usage d'origine pour en faire des expressions tonitruantes. Ces jurons sont devenus des pseudonymes pour les espions de la DGSE dans la série Le Bureau des Légendes, preuve de l'impact de Tintin dans l'imaginaire collectif. 

En jurant,  Haddock passe d'une ivresse alcoolique à une ivresse verbale. C'est une sorte de catharsis. Il vaut mieux se saouler de mots que de mauvais alcool.  

Haddock : quel rôle ?  

Le Capitaine Haddock apporte aux aventures de Tintin du tempérament, des impulsions et des pulsions, un hédonisme … Il est certes alcoolique, mais il a un côté convivial, joyeux, pince sans rire.  

Albert Algoud : "C'est un personnage qui évolue. Doté d'une double identité, il est à la fois Don Quichotte - prêt à partir à l'aventure au bout du monde, à prendre des risques - et Sancho Pança - quand il reste tranquille chez lui à Moulinsart en robe de chambre et pantoufles à siroter un whisky dans son fauteuil. Il est déchiré entre les deux. Cela reflète la complexité de ce personnage. C'est très fort de la part d'Hergé. Grâce à Haddock, le personnage de Tintin et la série deviennent plus épais et ont plus de saveur."  

Reproduction du Capitaine Haddock et de Tintin à Bruxelles
Reproduction du Capitaine Haddock et de Tintin à Bruxelles © AFP / BOISVIEUX Christophe / hemis.fr

Dans son essai, Tintin chez le psychanalyste (éd. Aubier), Serge Tisseron rappelle que le capitaine Haddock est le descendant du Chevalier de Hadoque à qui Louis XIV avait donné le château de Moulinsart. Ce prestigieux aïeul serait un bâtard caché du roi, ce qui expliquerait les problèmes de son descendant. Toutefois, Albert Algoud ne veut pas qu'Archibald Haddock soit réduit à cette explication : 

Bien sûr que Hergé a fait une dépression, mais Haddock est surtout un personnage qui échappe à son auteur. Il l'a créé comme personnage secondaire et a dû saisir, après coup, l'ampleur qu'il pouvait prendre.

Ce personnage plaît beaucoup aux enfants. Il est transgressif, original et insolite. Il a des côtés complètement enfantins avec ses colères. Il est ramené à l'ordre de façon presque paternelle par Tintin. Dans Objectif Lune, le Capitaine Haddock, ivre, se lance dans une sortie spatiale imprévue. Tintin le sauve au péril de sa vie, mais se fâche. Haddock est certes balèze et boit de l'alcool. Mais l'enfant, c'est lui !"

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