Jules Stromboni publie chez Casterman le roman graphique "Mazzeru", une histoire sombre mêlant croyances païennes et drame familial en Corse au XIXe siècle.

Détail de la couverture de Mazzeru de Jules Stromboni
Détail de la couverture de Mazzeru de Jules Stromboni © Casterman

Rencontre avec l’auteur à Bastia dans le cadre du festival BD à Bastia qui présente des originaux de Mazzeru.

C’est d’abord par le dessin incroyable que l’on est happé. Dans cette BD aux bulles rares, une voix off raconte... Dans un village corse, un jeune homme semble avoir des dons de prédiction. Grâce à ses rêves, le "mazzeru" entrevoit l’avenir souvent mortel. Amoureux de la jeune Chilina, il la suit. Et la voit se faire violer par son père. A partir de ce traumatisme, les trajectoires des trois protagonistes divergent...

L’histoire racontée par Jules Stromboni a pour toile de fond un village du sud de la Corse au XIXe siècle, mais le dessinateur a puisé l’inspiration du côté de légendes lapones rapportées par une amie. Il a voulu son récit universel, éloigné du folklore insulaire, dans lequel la sorcellerie, quasi-chamanique, est introduite par des pages de botanique en couleurs en ouverture de chaque chapitre. Son dessin en noir et blanc, presque hypnotique (cf vidéo ci-dessous), rappelle la suie. Une texture charbonneuse en accord avec la noirceur du récit. Jules Stromboni l'obtient en jouant avec l’encre sur une feuille de plastique qu’il a gravée. On ferme le livre, impressionné par l'originalité du graphisme et du propos.

Jules Stromboni au festival BD à Bastia
Jules Stromboni au festival BD à Bastia © Radio France

Jules Stromboni : "J'ai écrit une histoire sur le silence"

Un dessin très particulier

Je dessine sur des feuilles d’acétate gravées au clou. Je mets dessous au crayon mon histoire, et mon découpage. Ensuite, j’attaque la feuille de plastique au clou, littéralement. Je dessine à l’aveugle. Puis j’enduis ma plaque d’encre avec du chiffon, et là enfin, le dessin se révèle avec parfois des accidents avec lesquels je travaille. C’est ce que je voulais : une technique très contraignante en rapport avec l’histoire que je raconte. Je voulais une démarche physique.

Pour la première fois, je m’exprime seul

Mes précédentes BD étaient publiées avec un scénariste. C’est la première fois que je m’exprime seul, ce qui donne un ton plus intime peut-être, plus intègre au livre. C’est pour cela que la façon de la raconter est si particulière. J’ai avancé intuitivement. J’ai écrit une histoire avant, mais elle a évolué. On m’a dit qu’elle était construite comme un poème dont je ne donnerai pas les clefs tout de suite. Je veux rendre le lecteur actif, qu’il puisse donner le sens qu’il désire, dans le chemin que je lui propose.

J’ai écrit une histoire sur le silence

Mon nom est corse, le titre et le décor du livre sont corses. Mais je n’ai jamais vécu en Corse. J’ai grandi en banlieue parisienne. Je me suis tourné vers mon grand-père qui lui, descend des montagnes de l'île. Je n'ai pas eu de réponse. Du coup, j’ai écrit une histoire sur le silence, et pas du tout sur ma famille. C’est néanmoins une façon d’interroger mes racines.

La Corse et les rêves

Le contexte insulaire de la Corse a fait que la croyance dans le Mazzeru a perduré jusqu’au début de l’ère industrielle. En ce sens-là c’est une histoire corse. Mais, je ne voulais pas faire quelque chose de folklorique, mais plutôt aller vers l’amour impossible, le silence, l’ensauvagement, la mélancolie, l’impuissance. Je voulais évoquer l’écoute du monde onirique. Je déplore qu’on ne soit pas plus à l’écoute de nos rêves. Dans mon histoire, les prémonitions du Mazzeru sont un vecteur pour parler de l'amour impossible du garçon pour la jeune fille.

Des références de Blutch à Tarkovski

Gustave Doré, j’y ai beaucoup pensé pour mon précédent livre sur Londres. Mais j'ai davantage été inspiré par Kollwitz pour la scupture, Tarkovski (le réalisateur de _Stalker, ndlr) pour la contemplation et la façon poétique de construire une histoire, Bresson (le réalisateur d'Au hasard Balthazar,_ ndlr)... Mais aussi Blast de Larcenet, m’a accompagné, Blutch dans sa première période avec son Péplum. Je lis aussi des essais sur l’art, et des voceri corses (la tradition orale corse), que j'ai connu grâce à l'auteur de polars Frédéric Pajak. Ce sont des chants proclamés pour des cérémonies d’enterrement, des textes écrits par des bandits pendant leur cavale. C’est de la poésie très rustique, très simple, qui rime quand elle peut rimer. Cela forme une voix off parfaite pour Mazzeru.

Comment j'ai dessiné

La leçon de dessin de Jules Stromboni :

Feuilletez quelques pages :

Mazzeru de Jules Tromboni est publié chez Casterman

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