Sous couvert de nous raconter un fait divers violent comme seuls les Américains en inventent, ce duo ultra talentueux de dessinateur et scénariste nous donne les clefs l’Amérique blanche réactionnaire, celle qui a porté Donald Trump au pouvoir, et qui aujourd’hui se réjouit de la mort de George Floyd. C’est passionnant

Détail de la couverture de "L'Homme qui tua Chris Kyle" de Brüno et Nury
Détail de la couverture de "L'Homme qui tua Chris Kyle" de Brüno et Nury © Dargaud

Chris Kyle l’ancien militaire a tué beaucoup de monde: deux cents personnes dans des conflits où les Etats-Unis sont impliqués. De retour au pays après la Guerre en Irak, cet ultra pro-armes, qui a publié son autobiographie American Sniper aide des anciens marins, victime du syndrome post-traumatique. Il les soulage en les emmenant se défouler sur des champs de tir... Jusqu’au jour de 2013 où il se fait assassiner par l’un d’eux : Eddy Ray Routh, vétéran mal dans sa peau et drogué.

Chris Kyle et un ami connaissaient sa fragilité, mais n’ont jamais pensé que lui mettre des fusils dans les mains était une mauvaise idée. Eddy Ray Routh, cherchait probablement à se faire connaitre en dégommant une légende. 

Alors qu’elle a perdu son mari sous des coups de feu, la veuve du héros américain prend le relais du discours pro-armes et écrit à son tour des livres, répond à des interviews... 

Clint Eastwood en avait tiré un film ambigu, American Sniper, dès 2014. Nury, lui, refait l’enquête, contextualise et fournit les éléments pour comprendre à partir de documents authentiques qu’il a dénichés. Le récit est sobre mais implacable pour tous les protagonistes. 

Détail d'une planche de L'Homme qui tua Chris Kyle de Nury et Brüno
Détail d'une planche de L'Homme qui tua Chris Kyle de Nury et Brüno / Dargaud

Car derrière cette histoire, c’est un portrait d’une certaine Amérique qui se dessine. Une partie du pays où certains médias jouent un rôle malsain, où l’argent est omniprésent, les armes glorifiées, le corps masculin  héroïsé, et le patriotisme brandi à tout bout de champs... 

On mesure notamment l’importance, sous-estimée pour le pays, de la guerre en Irak, « un Vietnam qui ne dit pas son nom » selon Fabien Nury.

Brüno dessine avec brio de quoi nous faire une opinion. Il a joué avec les multiples possibilités de mise en scène de la BD pour rendre cet album aussi passionnant qu'un polar.

Brüno, le dessinateur de L’Homme qui tua Chris Kyle : « Nous voulions une narration exigeante »

Brüno : "L’écueil de la BD documentaire dans lequel tombent souvent les auteurs, c’est de se laisser porter par la puissance du propos. Ils oublient d’organiser une mise en scène autour. Or ce n’est pas parce qu’on parle d’un sujet intéressant, qu’il faut « se laisser aller ». On ne peut pas se contenter d’une voix off qui ronronne pendant tout le récit, que l’on va venir illustrer dans le meilleur des cas en contrepoint par des images. Sur 160 pages, c’était intenable. Autant lire un article de journal ! 

Chris Kyle, légende américaine

Le ressort de l’histoire, c’est la légende du gunfighter très ancrée dans la culture américaine : le surhomme avec ses flingues, l’espèce de combattant ultime. Dieu sait si on en voit plein au cinéma dans les films américains ! 

Eddy Routh en quête de célébrité

Comme Robert Ford, l’homme qui a tué Jesse James, Eddy Ray Routh a voulu devenir célèbre en tuant la légende. Mais on a oublié Robert Ford, comme on va oublier Eddy Ray Routh. Il est aujourd’hui détesté par toute l’Amérique parce qu’il a abattu une légende vivante américaine."

Brüno : « Comment dessiner L’Homme qui tua Chris Kyle »

L’Homme qui tua Chris Kyle de Brüno et Nury (Dargaud)

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