Alors que le festival international de la bande dessinée d'Angoulême révèle ce vendredi 28 janvier son palmarès, de nombreux auteurs et autrices appellent au boycott. La profession dénonce sa précarité et son statut.

Pancarte affichant le soutien aux créateur.ices en grève à Angoulême en février 2020 (photo d'illustration).
Pancarte affichant le soutien aux créateur.ices en grève à Angoulême en février 2020 (photo d'illustration). © AFP / REMI DECOSTER / HANS LUCAS

Ce vendredi sera révélé le palmarès du Festival international de la bande dessinée d'Angoulême, à l'occasion d'une remise de prix virtuelle en raison de la situation sanitaire. Une deuxième partie du festival doit se tenir du 24 au 27 juin, avec des expositions et des rencontres avec les auteurs. Pourtant, plus de 650 artistes de la bande dessinée appellent au boycott de la deuxième partie du festival dans une tribune, "si aucun acte réel et concret n’est posé d’ici là, à l’endroit de notre statut professionnel, de notre représentation et d’un juste rééquilibrage de la chaîne du livre.

On retrouve parmi les signataires Cy, dessinatrice de "Radium Girls", Cyril Pedrosa, auteur de "L'Âge d'or", Mathieu Bablet à qui l'on doit "Carbone & Silicium", lauréat du Prix BD Fnac France Inter, Marion Montaigne, plusieurs fois lauréate à Angoulême et présidente du jury en 2020, ou encore Boulet. Dans cette tribune, les artistes font référence aux États Généraux de la Bande Dessinée en 2014, qui avaient révélé que plus d’un tiers des artistes de la BD vivaient sous le seuil de pauvreté et que plus de la moitié gagnaient le SMIC, et au rapport Racine, rendu public en janvier 2020. Ce rapport "soulignait avec acuité les tensions persistantes au sein de la chaîne du livre et la précarité grandissante des autrices et auteurs", et proposait de renforcer les politiques publiques de soutien aux artistes-auteurs. 

"Si l’année 2020 a été tragiquement pourrie par le Covid, ce dernier n’aura finalement fait qu’agir comme un révélateur social, une loupe grossissante de rapports de force et de maux qui lui préexistaient."

"Nous, tout premiers producteurs et productrices de la chaîne du livre, autrices et auteurs de bande dessinée mais aussi, plus largement, créateurs, créatrices et professionnel•les du livre, artistes plasticien•es, sommes maintenus dans un angle mort dont nous refusons la fatalité", peut-on lire dans la tribune.

Les signataires dénoncent la décision du festival et de la SNCF d'exposer le travail des autrices et auteurs dans les gares sans les rémunérer. "Des aides, ponctuelles, données à quelques-uns, selon des critères et des procédures souvent obscurs, ne peuvent en aucun cas tenir lieu de politique publique du livre sur le long terme." Depuis le rapport Racine, les signataires estiment que rien n’a changé.

"C'est le pire statut qui existe."

"L'auteur aujourd'hui touche 8 à 10% du prix de vente d'une BD. Il a des charges, il paie l'Urssaf. Il est dans le même rapport hiérarchique avec son éditeur qu'un salarié avec son patron, mais il ne bénéficie d'aucun avantage : pas de droit au chômage, pas de congés payés. C'est le pire statut qui existe", racontait la dessinatrice Lisa Mandel à l'AFP en décembre.

La bande dessinée ne se porte pourtant pas si mal

Interrogé par l'AFP, le Syndicat national de l'édition (SNE) estime qu'en excluant le phénomène "Astérix" qui fausse les chiffres par son ampleur, le chiffre d'affaires de ce secteur en 2020 devrait être "au moins aussi important" qu'en 2019, malgré la fermeture répétée des librairies pendant les confinements. Les quatre parrains de l'année de "BD 2020", l'Année de la Bande Dessinée organisée par le ministère de la Culture, avaient tout de même démissionné à la fin du mois d'octobre pour protester contre ces fermetures et dénoncer "une décision totalement irrationnelle". "Tous les professionnels de la BD et du livre sont extrêmement heurtés par cette idée de non-essentialité du livre", a témoigné à France Culture l'auteur et vice-président de la Ligue des auteurs professionnels Benoît Peeters.

Ce sont les auteurs qui trouvent peu d'écho dans les médias qui ont le plus souffert de la crise du Covid. L'État y a répondu avec des aides d'urgence, via le Centre national du livre, pour compenser le manque à gagner de ceux qui ont publié en 2020. Une centaine d'auteurs de BD en ont obtenu une. "L'État a fait ce qu'il sait faire : verser de l'argent en situation de crise. Ce n'est pas ça que les auteurs attendent. Ils attendent de pouvoir vivre de leur métier", avance le président du SNE, Vincent Montagne.

La surproduction à l'origine du problème ?

À propos des raisons à cette crise, même les auteurs sont d'accord sur un point : la surproduction est problématique. "Là où un auteur, il y a 30 ans, était sûr quand il était édité de vendre 20.000 exemplaires, aujourd'hui s'il en vend 5.000, il est content. Le nombre de nouveautés a décuplé. Même avec plus de lecteurs, tous les auteurs ne peuvent pas s'y retrouver", résume Lisa Mandel. 

D'après la dessinatrice Maud Amoretti, "avec 5.000 à 6.500 sorties par an, si on rémunérait correctement tout le monde, les éditeurs ne se paieraient pas. Il reste des jeunes qui sont tellement contents qu'on leur propose d'imprimer qu'ils acceptent n'importe quel contrat. Mais _mon métier disparaît lentement_."

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