"Le rêve de mon père", "Number five", "Sunny", "Amer Béton", "Le Samourai bambou"… Une exceptionnelle rétrospective "Taiyō Matsumoto, dessiner l’enfance", présente trente ans de travail du mangaka au festival de la bande dessinée d'Angoulême.

Dessin de "Sunny" paru chez Kana
Dessin de "Sunny" paru chez Kana © Exposition Taiyo Matsumoto/FIBD2019

Les 200 originaux visibles à Angoulême, à l'exposition "Taiyō Matsumoto, dessiner l’enfance", sont l’occasion de redécouvrir le plus européen des auteurs japonais. Présentation avec Xavier Guilbert, le commissaire de l’exposition.

Un trait splendide, nerveux, marquant, immédiatement identifiable. Des histoires à hauteur d'enfants, rudes et émouvantes, où le fantastique n’est jamais loin… Si Taiyō Matsumoto nous parle autant, c’est qu’il puise son inspiration dans un dialogue avec la bande dessinée européenne. Sa découverte de la BD débute lorsque sa mère lui offre un manga de Katsuhiro Otomo (l'auteur d'Akira) Une vraie claque ! C’est là qu’il entrevoit les immenses possibilités du 9e art.

Parmi ses influences, Taiyō Matsumoto cite celle de son cousin Inoué Santa, mangaka également, auteur de Tokyo Tribe et d'Issei Eifuku, son scénariste pour Le Samourai Bambou qui a deux ans de plus que lui et qui le prend sous son aile quand il arrive à l’université. C’est Eifuku qui lui fait vraiment découvrir la culture du manga. Lorsque que Taiyō Matsumoto est édité pour la première fois, son éditeur lui demande de couvrir le Paris-Dakar. Là, il découvre la bande dessinée européenne : Miguelanxo Prado et Moebius (auquel Number Five rend hommage) en particulier. Une discussion qui se poursuit avec Les chats du Louvre, inspiré par sa rencontre avec Nicolas de Crécy.

La place centrale de l’enfance

Sunny dans l'exposition Taiyo Matsumoto au FIBD2019
Sunny dans l'exposition Taiyo Matsumoto au FIBD2019 / Taiyo Matsumoto

L’ensemble de son œuvre prend sa source dans sa propre enfance. Et quelle enfance ! Taiyō Matsumoto, aujourd’hui 51 ans, a été placé dans un foyer à l’âge de 7 ans. La question de l'abandon est au cœur de ses livres, qui se situent toujours dans des univers d’enfants, et uniquement d’enfants. Les adultes ont toujours le mauvais rôle, et trahissent. A l'exception des vieillards, mentors bienveillants. Exemple dans les cinq volumes de Ping Pong, où l'on ne voit jamais les parents. 

S’ensuit la récurrence du thème de la peur de grandir avec cette question : « qu’est-ce que je vais devenir avec ces adultes absents ? »

Un dessin changeant mais des thèmes récurrents

Ce qui frappe chez Taiyō Matsumoto, outre le rythme de sa narration, c’est sa réinvention totale au niveau du style. Il est capable de rupture totale. Il change de manière radicale d’outil, de façon de travailler. 

Si on compare ses livres, on passe de l’action débridée comme dans Amer béton, à l’intime, avec le dessin très réaliste de Gogo Monster. Number five, c’est du Moebius, on est dans le fantastique très baroque. Et Samourai Bambou s’inspire de dessins classiques japonais, d’estampes. A chaque fois il y a chez le dessinateur une volonté de réaliser des choses très différentes.

Mais malgré ces changements de styles, on trouve des images récurrentes : les chats, omniprésents, (dans Amer Béton, Le Samourai bambou, et bien sûr dans Les chats du Louvre), les poissons et la baleine qui volent (peut-être inspirés par Otomo), ou les fleurs qui peuvent jaillir de têtes coupées par un samouraï (que l’on retrouve dans Amer béton ou dans Zero).

La place centrale de Sunny dans son œuvre

Sunny, son avant-dernier titre, parait entre décembre 2010 et juillet 2015 dans des revues. C’est une autobiographie. Un genre qui n’existe quasiment pas au Japon - les rares autobiographies existantes ne sont d'ailleurs pas écrites à la première personne. 

Taiyō Matsumoto, lui, ose. 

Dans Sunny, BD catharsis, il raconte son ennuie et sa tristesse dans ce foyer du Kansai…

Un univers très personnel

Dessin de Taiyo Matsumoto dans l'exposition au Festival de BD  d'Angoulême
Dessin de Taiyo Matsumoto dans l'exposition au Festival de BD d'Angoulême / FIBD2019

L’univers très personnel de Taiyō Matsumoto est incroyablement cohérent. Chez lui, les éléments sont en rapport les uns avec les autres, il les met en scène et en échos. Il y a des jeux de correspondance entre les mots et les chiffres. Dans Amer béton par exemple, l'un des personnages se nomme Kouro, qui signifie "noir" en japonais mais peut s'écrire aussi avec l'idéogramme "96" - un chiffre qu'il porte sur son t-shirt.

Un original dans le paysage très calibré du manga

Matsumoto est un auteur qui, même si son oeuvre a été adaptée au cinéma, n’a jamais beaucoup vendu de livres, mais qui rencontre un succès critique assez incroyable. Il a eu la chance d’être bien accompagné. Lorsqu’il commence Number five, son éditeur lance une revue pour pouvoir l’éditer.

C’est un mangaka qui ne s’est jamais plié aux exigences éditoriales du genre, mais qui a réussi à exister, ce qui est un exploit. Quand il commence Ping Pong, ou Zero, il s'essaie au manga de sport, dont la dramaturgie est très codifiée, avec des conclusions très calibrées. Dans les deux cas, il est complètement à contrepied. 

  • Dans Zero, un boxeur invaincu se prépare à un dernier combat avant de prendre sa retraite. 
  • Dans Ping pong, on ne suit pas la star fantasque, mais l’autre sportif, qui a du talent. 

On est dans un manga de sport axé sur la souffrance. Le sport est ici synonyme de douleur, et de déception. Cela renvoie à la jeunesse de Matsumoto, quand il voulait être footballeur. Arrivé au collège, il a subi une lourde défaite alors qu'il venait d'être promu dans l’équipe 2. Il a alors décidé de raccrocher, et n’a plus jamais joué. Heureusement pour nous ! 

►►► L’exposition a lieu au Musée d'Angoulême, en partie thématique, en partie chronologique, elle s’intéresse au rapport entre le rêve et l’enfance dans l’imaginaire de Matsumoto. Une troisième partie met l'accent sur son évolution narrative et graphique. 

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