Dans le cadre du festival NewImages, est programmée par Cap Digital une rencontre autour de la série "Black Mirror" appelée "Et si c'était vrai ?" Les nouveaux usages numériques doivent-ils nous faire aussi peur que la série ? Entretien avec Lise Haddouk, psychologue.

Netflix diffuse Black Mirror depuis 2011
Netflix diffuse Black Mirror depuis 2011 © Black Mirror/ Capture d'écran

Black Mirror, la série de science-fiction de Charlie Brooker, existe depuis 2011 (avec une diffusion sur Netflix depuis 2016). Chaque épisode montre la dépendance des humains vis-à-vis des écrans et des usages numériques et les conséquences de cette dépendance.

"Si Black Mirror vous a donné des sueurs froides, c’est sans doute parce que cette série s’attaque à toutes les technologies qui s’invitent déjà dans notre quotidien. Elle en exploite les failles pour révéler, au mieux notre insouciance, au pire nos déviances les plus sombres", explique-t-on chez Cap Digital, le pôle de compétitivité et de transformation numérique de la Ville de Paris.

Il est clair qu’en programmant cette conférence NewImages et Cap Digital ne prétendent pas faire une critique esthétique/cinématographique/scénaristique de Black Mirror. Elle s’en tient au message véhiculé par cette série d’anticipation. Il pourrait tenir en une phrase, à savoir : "les écrans c’est pas bien, wooo ça fait peur (surtout aux mères de famille)". Angoissante et addictive à souhait, elle a intéressé des scientifiques (de sciences très humaines) comme la psychologue Lise Haddouk, qui interviendra lors du débat au Forum des Images.

Lise Haddouk est docteure en psychologie, maître de conférences en psychopathologie à l’université de Rouen. Elle souligne que le phénomène qui se développe dans nos vies numériques est "un glissement du rapport à l’autre vers le rapport à l’image de l’autre". C’est particulièrement marquant chez les adolescents.

Quelle vie au-delà du like ? 

Black Mirror peut paraître  prophétique dans l’univers des séries du moment.

Lise Haddouk : Black Mirror a mis en image avec un peu d'avance des situations qui sont vraies aujourd'hui.  Par exemple, cette situation de notation permanente des individus, pour voir comment ça influait sur leur accès à l’emploi ou au logement. En Chine, c’est entré en vigueur récemment. Cela ne passe pas que par les notations en ligne, puisqu’il est tenu compte aussi du casier judiciaire par exemple. Mais il s’agit désormais de catégoriser la population en fonction de son comportement ou sa popularité. Aujourd’hui, on est sous le joug de l’image qu’on a sur les réseaux sociaux, notamment les plus jeunes, mais pas seulement. La question c’est de prévenir les risques liés à ce type d’évaluation basée uniquement sur l’image, et qui fait l’impasse sur la rencontre avec le sujet. L’image remplace le sujet. Elle bloque un processus d’élaboration qui se produit dans le cadre d’un échange intersubjectif entre deux humains.

Que peut-on faire sur l’évaluation permanente à laquelle nous nous soumettons, malgré nous ou pas ? 

Lise Haddouk : Je défends l’intersubjectivité, c’est mon argument, qu'on utilise aussi pour les outils numériques utilisés en psychothérapie. On aime beaucoup les gadgets numériques, mais l’objet ne fait pas le sujet. La parade, c’est d’établir le contact, au-delà du like. La technologie avance vite, et les consommateurs réclament toujours quelque chose de nouveau. Les ados doivent être équipés pour être reconnus par les autres, intégrés au groupe ; l’idée n’est pas de vivre en ermite, mais de savoir les utiliser au niveau moral et éthique.

Les adultes se sont sentis mis sur la touche mais la question n’est pas là. Il faut garder du bon sens. On a des principes fondamentaux en psychologie, qui sont :

  • La différence générationnelle.  On reste en position d’autorité vis-à-vis des enfants, et donc de protection. 
  • L'accompagnement du téléphone et de l’internet. Ça a été loupé pour les premières générations. La transmission peut passer par ces vecteurs-là. Ne pas les laisser seuls face à leurs écrans.

La rencontre est-elle le dernier luxe de l’humanité ? 

Lise Haddouk : Oui, aujourd’hui les magnats de la Silicon Valley payent très cher pour que leurs enfants fréquentent des écoles sans technologie. La question c’est la régulation des usages, et l’importance accordée à toutes ces images.

Black Mirror met en lumière les dérapages des angoisses parentales, lorsqu’elles sont assistées des nouveaux outils, comme la puce implantée dans le cerveau d’une fillette et qui permet à sa mère de prendre le contrôle sur sa vie.

L'abus ne vient-il pas des humains eux-mêmes ?

Lise Haddouk : On peut déjà géolocaliser nos enfants ; le processus adolescent implique qu’il a besoin de se séparer et de faire ses trucs tout seul. Les technologies ne vont pas dans le sens de l’autonomisation. Dans l’épisode imaginé dans Black Mirror, la puce a flouté les images angoissantes pendant toute l’enfance de la fillette, elle n’a donc pas appris à gérer la vision de la violence, et donc elle n’est pas préparée au réel. 

Demain , tous pervers ? 

La série Black Mirror met le doigt sur le développement du voyeurisme et de l’exhibitionnisme qui découlent des usages de certaines tchnologies. Ces tendances sont répertoriés au catalogue des perversions en psychologie. Les usages qui sont faits de Facebook affichent déjà de manière insistante l’immaturité des adultes, l’avenir révélera t-il à eux-mêmes une majorité de pervers ?

[Lise Haddouk est la conceptrice du dispositif de visioconsultation ipsy.fr. Elle est aussi l'auteure de l'ouvrage : "L'entretien clinique à distance. Manuel de  visioconsultation", paru aux éditions Erès, dans la collection  Cybercultures.]

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