En rangeant de vieux carnets, j'ouvre celui de 1989, année pour moi bordelaise, école de journalisme (IUT). Plusieurs pages résument l'entretien que Pierre Bourdieu avait accordé aux étudiants, un an plus tôt et qu'un journal école avait relaté. Vingt ans plus tard, les mots du sociologue restent passionnants, critiques et justes. En voici des extraits :

"L"intérêt du journaliste, c'est d'obtenir le meilleur de celui qu'il interroge . Si le type dit des choses bien, c'est valorisant pour les deux . Alors que très souvent, inconsciemment, les journalistes, qui ont souvent un complexe devant les intellectuels, cherchent à les faire merder . Ce qui est mauvais pour ce qu'ils font . Mais qui est bon pour leur psychisme. C'est très courant . Ils se servent par exemple de l'émotion que provoque le fait de l'enregistrement, surtout à la télé...""Il faut y aller. Il faut être attentif. Il faut être humble, en même temps, sûr de soi... Viansson Ponté (longtemps directeur du Monde) était d'une humilité absolument extraordinaire. Il n'était pas du tout prétentieux"."Un entretien, c'est un travail en commun. Le but, c'est d'arriver à le faire au mieux et au moindre coût, sans oublier qu'on travaille le plus souvent dans l'urgence"."Le journaliste est dans un rythme journalier. Il travaille dans l'urgence, il écrit une chose aujourd'hui et pas demain. Il faut travailler vite, écrire la bonne chose au bon moment. C'est pour ça d'ailleurs que les hebdos sont toujours brûlés et qu'ils sont obligés de faire de la morale, comme le Nouvel Obs, parce Libé a tout dit. "- A propos de Serge July : "La défintion du prophète, c'est quelqu'un qui est capable de parler dans des situations de crise; quand les autres ne savent pas trop quoi dire, lui, il parle. Il dit des choses qui donnent sens au monde. Et les très grands journalistes font ça. C'est un rôle que peu de gens peuvent tenir"."Les journalistes ont des systèmes de défense contre les intellectuels. Ils ont peur et ils cherchent à faire peur. Donc, il faudrait opérer toute une clarification par la prise de conscience des divergences d'intérêts. Il faudrait que les journalistes soient plus rassurés, qu'ils n'aient pas peur, et que du coup, ils soient plus rassurants . Qu'ils disent : "Je vous interroge, j'en sais moins que vous, sinon je ne viendrais pas vous interroger. Si je dis une bétise, vous me corrigerez". De même, une enquête pourrait se fixer à deux. Le sociologue pourrait dire : "Sur tel problème, voilà ce que l'on sait. En ce moment, on est dans une situation de crise; vous allez vite voir. Vous devriez faire quelques interviews". Et à ce moment-là, le journaliste ferait quelque chose qui n'existe pas, c'est à dire "sur le vif", mais "informé". "Si les journalistes avaient un peu de culture sociologique de base, ils seraient moins bluffés par les politologues médiatiques et leurs sondages. Je crois que des journalistes plus sûrs d'eux-mêmes, à la fois plus honnêtes et plus compétents, seraient beaucoup plus rassurants dans leur relation avec les intellectuels. Et du coup, ils feraient des choses beaucoup mieux".

Jean-Olivier Irisson
Jean-Olivier Irisson © Radio France
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