Le prix du Livre Inter sera décerné le 8 juin. Parmi les 10 romans de la sélection, "Avant que j'oublie" d'Anne Pauly (éditions Verdier). Un frère et une sœur (qui ressemble beaucoup à l'auteure) se retrouvent autour d’un père sur le point de mourir. Un père qui a toujours suscité en eux des sentiments partagés.

Anne Pauly
Anne Pauly © Smith

"Les idées circulent mal quand le corps est contraint. Assis à une table par exemple, ça ne marche pas". On l'aura compris, Anne Pauly a besoin de s'installer dans une position détendue pour écrire. Sa saison de prédilection pour cela, c'est le printemps, lorsque la promesse de l'été accompagne l'élan intérieur. Pour l'écriture d'Avant que j'oublie, elle a réussi à se ménager ces longues périodes seule dont elle a besoin. Et si elle écrit sur ordinateur, elle prend aussi des notes dans des carnets.... qu'elle perd sans arrêt.

Le roman vu par Eva Bettan : "C'est une fille qui érige un mausolée à son père. Mais ce n'est pas "mon père, ce héros au sourire si doux". On pourrait le voir simplement haut en couleur, ce père qu'elle appelle "ma racaille unijambiste". Mais au bout de cinq pages dans le livre, ce souvenir lui vient :

Je revoyais mon père, couteau à la main, immense et ivre mort, courir après maman autour de la table en éructant.

C'est donc ce père là, auteur comme on dit de violences conjugales, dans lequel Anne Pauly va chercher ce qu'il y a de bon, ce qu'il y avait derrière, en dessous de la violence, de l'alcool, de la vie qui est passée, une sorte de recherche de nuance qui peut même être choquante. La question se pose alors, y a-t-il une part d'autobiographie qui autorise cette nuance-là ?"

ANNE PAULY: "Oui, on peut dire que c'est cette enfance-là qui m'a autorisé à parler de ça. Justement, c'est une recherche pour aller au-delà de ces choses qui sont évoquées : la violence en particulier, mais plus finement, de manière plus nuancée, mon idée, c'était de dresser le portrait d'un homme qui avait ses empêchements, ses failles, ses exagérations, mais qui avait aussi une dose de cocasserie, peut être de poésie et une certaine profondeur. Donc, c'était revenir avec nuance. C'était un retour sur portrait. Un retour sur vie".

Votre écriture est "cash" et pourtant, vous recherchez la nuance. Qu'est ce qui vous a amené à ce mélange ?

"C'est un jeu de contrastes. Après, c'est une position dans la vie, cette manière de trouver de la cocasserie dans le tragique et de pas se payer de mots, si je puis dire, en tout cas de ne pas enrober tout ça dans quelque chose qui ne serait pas vrai. Il y a aussi l'histoire du cash dans le langage. Mais bizarrement, c'est un roman sur le deuil. Mais c'est aussi la vie qui reprend. 

C'était important pour moi de faire cet effet de contraste entre une langue qui sera tenu et une langue un peu plus parlée, un peu plus un peu plus spontanée en réalité, avec des gros mots dedans parfois. 

Les apologies qu'on fait sur les morts en général, ce sont soit des choses terribles, soit des choses magnifiques. Mais il n'y a pas beaucoup de nuances, donc je voulais sortir de ces choses-là parce qu'on ne peut pas résumer un homme à ses failles et ses échecs. Il faut chercher plus loin que ça. 

Qui sont les parents ? On ne sait jamais vraiment. Et quand ils partent, le mystère reste un peu entier. Donc il s'agissait de faire une enquête, justement, et la mener avec tendresse, sans excuser, mais en essayant de comprendre et de ramener cet homme à l'âme qu'il avait, c'est à dire l'âme drôle et l'âme poète". 

Il y a une chose très importante aussi, c'est honorer les vaincus de l'histoire, les gens modestes qui meurent et qui ne laisseraient pas de traces. Il y a une sorte de flamboyance dans la manière dont vous le faites.

"C'est un roman, donc les choses sont composées. Mais avoir choisi de reproduire le nom réel de cet homme, c'était justement porter un flambeau à la mémoire de ces gens qui sont morts anonymement dans des banlieues anonymes et qui, pourtant, ont eu des vies, des désirs, des souhaits, des pensées, des objets qui leur ont appartenu et souvent, des gens qui viennent d'endroits où ils ne sont pas visibles, ni entendables. Et ça me semblait important d'un point de vue "lutte des classes" si vous voyez ce que je veux dire, de porter cette mémoire".

Ecoutez l'intégralité de l'entretien 

5 min

Anne Pauly avec Eva Bettan

Par France Inter

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