La nuit dernière, j’ai rêvé de Roland Adrien Georges Garros.

Balayé d’un léger alizé, l’air est d’une douceur chaude. Je suis attablé à la table d’un café à la place du Barachois à Saint-Denis de la Réunion. D’une voix de stèle, Jean Cocteau me fait la lecture de son long poème Le Cap de Bonne-Espérance, et Roland Garros le ponctue en exposant sa théorie d’excédent de puissance . Moi, je mange une glace au citron et je regarde la mer me demandant ce qu’elle cache dans ses abîmes. La mer est belle, le ciel est vaste. Je laisse mes deux compagnons et je m’avance sur la jetée. J’aime mon île, mais plus loin encore, je désire l’horizon qui l’encercle. Je lance quelques cailloux dans les vagues puis, n’en trouvant plus à ma convenance, je reviens à la table. Mes deux compagnons ne sont plus là. Moi je suis si jeune que j’entends mes dents qui poussent. Je mange encore une glace au citron. Ma mère est là. J’entends bien sa petite voix où l’inquiétude et la joie se plaisent d’un même diapason. Elle discute avec une connaissance. J’engloutis ma glace. Je m’essuie les lèvres. Forte tête désireuse d’échapper aux jupes de sa mère, je me lève et, les mains dans les poches, je dodeline jusqu’à la statue de Roland Garros. Cette statue d’Etienne Forestier me plaît. Cet homme de bronze a belle figure. La main gauche nonchalamment posée en appui sur l’hélice d’une Demoiselle Santos-Dumont, la main droite cachée dans sa poche, il regarde tranquillement une idée qui va de lui à un horizon. Je m’approche encore un peu et j’imite la position de cet élégant personnage. Ma main gauche prend appui sur une rambarde, mais ma main droite sent quelque chose au fond de ma poche. Une chose qui n’y était pas quelques minutes encore. Il y a un trou, un puits, un vide, par lequel tout mon poids s’échappe. Je suis en impesanteur.

Regardant mes enfants rire et se chamailler au petit déjeuner, je me promets après ces vols paraboliques d’aller à Vouziers sur la tombe de Roland Garros. Je mangerai une glace au citron. Je déposerai quelques fleurs fraîches. Les mains dans les poches, au milieu des croix blanches des damnés de la guerre, je profiterai de ce vide que j’aurai exploré.

Le train roule vers Bordeaux. Je révise les planches chorégraphiques de mes séquences paraboliques. Chaque photographie prise par Tristan Jeanne-Valès est une statuaire que la Gravité zéro fracturera sans violence. Chaque fracture sera une liaison avec la fragilité, une reconnaissance du vivant, une relation entre les milliers de relations de milliers de souvenirs qui cherchent à s’assembler.

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