Maitre incontesté du thriller contemporain, Bernard Minier était l'invité de "Boomerang" avec Augustin Trapenard à l'occasion de la publication de "La chasse", une nouvelle enquête du commandant Servaz. Pour sa carte blanche il a écrit un texte sur une coïncidence troublante qui s'est déroulée en 1913 à Vienne.

Vienne dans les années 1910
Vienne dans les années 1910 © Maxppp / Bibliothèque nationale de France

Bernard Minier : 

"Le 15 janvier 1913

Le 15 janvier 1913, ou peut-être le 20, vers 10 heures du matin, un petit homme mince, de teint grisâtre, de moustache paysanne et de manières abruptes pénètre au Café Central de Vienne, un de ces cafés qui font la renommée de la ville, une valise de bois à la main, car descendant du train de Cracovie. Se faisant appeler Papadopoulos, il y rejoint la table d’un dénommé Bronstein, individu à lunettes connu des clients du café pour être polyglotte et un très remarquable joueur d’échecs. 

De quoi parlent les deux hommes ce matin-là ?

On l’ignore. On sait seulement que Papadopoulos s’appelle en réalité Iossif Vissarionovitch Djougachvili, plus connu sous le nom de… Staline, tandis que la véritable identité du joueur d’échecs est Léon Trotski. Et que le premier fera assassiner le second.

Ce même doux et pacifique matin viennois, à la même heure et à trois rues à peine, un autre individu entre au Café Landtmann, sur le Ring. Il a l’œil fixe et farouche du gerfaut, porte barbe blanche, gilet et chaîne en or. 

Il ouvre sans doute un journal, fume possiblement un cigare, échange peut-être quelques civilités banales avec ses voisins, mais son esprit est tout entier absorbé par ce continent obscur, morbide et fantastiquement fécond qu’est l’inconscient de Frau Anna, une de ses patientes. Car cet homme, qui changera à jamais notre manière de voir la psyché humaine, s’appelle Sigmund Freud.

L’histoire ne s’arrête pas là cependant

Car, pendant que Trostki et Staline complotent non loin de Freud, à trois kilomètres de là et à la même heure, un jeune homme sans le sou de vingt-trois ans, hâve et brun, se morfond, tel Raskolnikov, dans son minable galetas et rêve d’intégrer l’académie des Beaux-Arts de Munich. Son nom ? Adolf Hitler.

Ainsi, en cette année 1913, un an avant la Première Guerre mondiale, quatre hommes, qui changeront à jamais le visage du XXe siècle et décideront du sort de millions d’autres, se trouvent, sans le savoir, à quelques centaines de mètres les uns des autres au même moment. 

Nul doute que, ce matin-là, à Vienne, le Diable aussi était présent."

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