Pour sa carte blanche, la comédienne, invitée de l'émission "Boomerang" d'Augustin Trapenard, a lu un extrait du livre "Le Corps lesbien" de Monique Wittig. Ce texte, publié en 1973 aux éditions de Minuit, évoque la sexualité, dont l'homosexualité et sa dimension politique comme remise en cause de l'hétérosexualité.

Adèle Haenel en février 2020 à son arrivée à la cérémonie des Cesar
Adèle Haenel en février 2020 à son arrivée à la cérémonie des Cesar © Getty / Stephane Cardinale - Corbis

Adèle Haenel lit un extrait du texte de Monique Wittig, Le Corps lesbien, paru en 1973 aux éditions de Minuit. Un texte très original, poétique et épique, qui revisite les visions du corps, de la sexualité et de l’amour tout au long d’une centaine de poèmes en prose.

"J/e tairai ton nom adorable. J/e dirai seulement comment tu viens me chercher jusqu’au fond de l’enfer. Tu traverses à la nage la rivière aux eaux boueuses sans redouter les lianes à moitié vivantes les racines, et les serpentes dépourvues d’yeux. Tu chantes sans discontinuer. Les gardiennes des mortes « attendries » referment leurs gueules béantes. Tu obtiens d’elles de m/e ramener jusqu’à la lumière des vivantes à condition de ne pas te retourner sur m/oi pour me regarder. La déambulation le long des souterrains est interminable. J/e vois ton large dos l’un ou l’autre de tes seins quand tes mouvements te montrent de profil, j/e vois tes jambes puissantes et fortes, ton bassin droit, je vois tes cheveux dont la couleur châtaigne m’est si belle à regarder qu’une douleur m/e vient dans m/a poitrine. Pas une fois tu ne te retournes. La puanteur de m/es intestins nous entoure à chacun de m/es mouvements. Tu ne sembles pas t’en apercevoir, tu marches avec détermination m/e donnant à voix haute tous les noms d’amour que tu as eu coutume de m/e donner. De temps en temps m/es bras jaunes et pourris d’où sortent de longs vers te frôlent, quelques-uns rampent sur ton dos, tu frissonnes, j/e vois ta peau se hérisser sur toute la surface de tes épaules. Le long des galeries des sous-sols minés des cryptes des caves des catacombes nous nous déplaçons toi chantant à voix victorieuse la joie de m/e retrouver. M/es seins sont dévorés. J// ai un trou dans la gorge. L’odeur qui sort de m/oi est infecte. Tu ne te bouches pas le nez. Tu ne cries pas d’effroi quand tout m/on corps putrifié et à moitié liquide s’appuie à un moment donné le long de ton dos nu. Pas une fois tu ne te retournes, pas même quand j/e m/e mets à hurler de désespoir les larmes roulant sur m/es joues rongées à te supplier de m/e laisser dans m/a tombe à te décrire avec brutalité m/a décomposition les purulences de m/es yeux de m/on nez de m/a vulve les caries de m/es dents. Tu m//interromps, tu chantes à voix stridente ta certitude de triompher de m/a mort, tu ne tiens pas compte de m/es sanglots, tu m//entraînes jusqu’à la surface de la terre où le soleil est visible. C’est là seulement là au débouché vers les arbres et la forêt que d’un bond tu m/e fais face et c’est vrai qu’en regardant tes yeux, j/e ressuscite à une vitesse prodigieuse."

Texte lu par Adèle Haenel
Texte lu par Adèle Haenel © Radio France
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.