Kamel Daoud était l'invité de Boomerang. Pour sa carte blanche, au micro d'Augustin Trapenard, l'écrivain a souhaité rendre hommage à « L’Œuvre au Noir" de Marguerite Yourcenar dans un texte qu'il a spécialement écrit à l'occasion de cette journée consacrée aux 50 ans de Charlie Hebdo.

L'écrivain et journaliste Kamel Daoud
L'écrivain et journaliste Kamel Daoud © Maxppp / OUEST FRANCE / Daniel FOURAY

Lauréat du prix Goncourt du premier roman, en 2015, pour Meursault, contre-enquête pour lequel il s'était inspiré de L’Étranger, d'Albert Camus, le journaliste et écrivain, Kamel Daoud, est venu partager ses réflexions sur les principes de liberté, d'égalité, de fraternité, d'altérité, de croyance, d'histoire, d'éternelle quête de la vérité, mais aussi sur les manières d'appréhender le langage de manière générale. Tout cela réuni dans un texte inédit qu'il a écrit spécialement pour l'occasion : 

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La carte blanche du romancier Kamel Daoud

Par Augustin Trapenard

L’Œuvre au Noir, écrit en mai 1968

"Voici le titre d'un livre, L’Œuvre au Noir, mai 1968, de Marguerite Yourcenar, le périple de Zénon, un homme né entre deux époques, d'un Moyen-Âge qui n'en finit pas de mourir et de tuer ceux qui résistent à ses obscurités et une époque moderne encore confuse qui s'annonce à coup d'intuition et de solitude pour ses précurseurs. Entre les deux, un homme révolté et prudent, un savant sceptique, un solitaire déséquilibré par le monde de demain, chemine. Il rêve de sublimation, d'élémentaire et d'éléments, de rouages invisibles et tente de définir le bonheur et l'amour. 

Il vivra de trouvailles inaugurales, d'exil, de sacrifices et sera obligé de constater la douteuse proximité de la liberté et de l'hérésie.

Marguerite Yourcenar le narre dans ce style d'un dieu qui nous explique avec précision comment se fabrique une âme, en tombe sous l'extase de sa minutie. Pour être plus proche de nous, voici donc dans l'histoire romancée d'un personnage qui mène une réflexion faussement discrète sous la menace des orthodoxies religieuses, des conservatismes sociaux, de l'Inquisition et qui s'y attache toute une vie. Voici un miroir qui arrive à se hausser à la matière hallucinante d'un reflet de notre époque. Pour le lecteur que je suis, ce n'est plus de l'Occident du Moyen-Âge qu'il s'agit, mais de nos géographies au Sud, dont on parle dans cette œuvre. Sauf que cette fois-ci, c'est inversé. 

C'est la modernité qui se meurt et c'est le Moyen Âge qui se restaure, violent et grossier.

Quand je lus pour la première fois L’Œuvre au Noir, je le fis comme d'une biographie de beaucoup de femmes et d'hommes dans le Monde dit arabe ou musulman. Une méditation contemporaine sur nos sorts en ces géographies où on croit encore plus aujourd'hui qu'hier qu'il est plus sensé d'habiter le Ciel que la Terre, de travailler les nuages que les champs et d'élever des temples que des fêtes ou qu'il est plus noble de ressembler à un dieu plutôt qu'aux enfants

Une citation résume le cœur de ce roman qui me bouleverse depuis des années : 

Entre le oui et le non, entre le pour et le contre, il y a d'immenses espaces souterrains où le plus menacé des hommes pourrait y vivre en paix.

Je n'y vois jamais l'éloge du repli sur soi, mais sur l’essentiel, pour justement le préserver des radicalités et des vérités mortes ou tueuses. À un autre moment, Zénon dit ceci : 

Je me suis gardé de faire de la vérité une idole, préférant lui laisser son nom plus humble "d'exactitude".

Je n'ai jamais lu d'aussi vrai sur la vérité qui n'existe pas. 

Aller plus loin

🎧 RÉÉCOUTER - Boomerang: Kamel Daoud, en vérité 

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