L'écrivain Thibault de Montaigu était l'invité de Boomerang. Au micro d'Augustin Trapenard, il a souhaité adresser une lettre à son père, non voyant depuis quelques années et actuellement en soins intensifs.

L'écrivain Thibault de Montaigu, lauréat du prix de Flore 2020 pour son livre "La Grâce" (Plon)
L'écrivain Thibault de Montaigu, lauréat du prix de Flore 2020 pour son livre "La Grâce" (Plon) © AFP / ULF ANDERSEN / AURIMAGES

Nombreuses sont les expériences magnifiques de la vie qui ont le don de changer un homme ou une femme. Celle que nous raconte Thibault de Montaigu, dans son tout dernier livre "La Grâce" lui a permis de chasser la dépression. Alors qu'il envisage d’écrire un livre sur l’affaire Dupont de Ligonnès, son enquête coïncide finalement avec une rencontre fortuite avec son oncle Christian, devenu moine franciscain, atteint par un cancer et qui, trente ans auparavant, avait fait vœu de dévotion pour redonner un sens à sa vie. Son roman sera finalement celui d'une enquête familiale, celle de son oncle touché par la foi, une expérience qui aura profondément changé la vie du romancier.

Pour sa carte blanche, Thibault de Montaigu a souhaité rendre grâce à son père, dans une lettre qu'il a spécialement écrite et lue au micro d'Augustin Trapenard : 

1 min

La carte blanche de Thibault de Montaigu : "Lettre à mon père"

Par Thibault de Montaigu

Papa

À l’heure qu’il est, dans cette nuit perpétuelle où tu vis, les seuls bruits qui se fraient jusqu’à toi sont les voix assourdies des infirmières, le chuintement des lointains chariots, les bips têtus du moniteur qui surveille ton cœur, mais il y a tant d’autres bruits que je voudrais te faire entendre, tant d’autres lieux encore habités par ta présence, tant d’autres cœurs où depuis toujours tu demeures, à commencer par le nôtre, celui de tes enfants. 

Non tu n’es pas seulement dans cette chambre mais sur cette route d’Anjou où un char américain s’arrête pour te demander la route de Paris qu’il s’en va libérer et toi, du haut de tes cinq ans, fier comme Artaban, tu lui indiques du doigt le chemin. 

Non tu n’es pas dans cette chambre mais sous les draps encore moites et froissés de cette fille, dont les parents ont déserté la maison, et tu regardes l’aube se lever en te disant que toutes les aubes de ta vie désormais seront vastes et lumineuses comme celles-ci. 

Non tu n’es pas dans cette chambre mais dans cette maternité où tu berces contre ton torse un nouveau-né en répétant béatement : "Mon petit bonhomme, mon petit bonhomme…" 

Non tu n’es pas dans cette chambre mais là-bas au large sur un voilier aveuglé de soleil, galopant à bride abattue à travers une myriade de hêtres et de chênes, te déhanchant sur des mélodies sucrées au milieu de jupes plissées et de chevelures virevoltantes, goûtant du bout des lèvres un single malt face aux chapelets blancs des montagnes tandis que Mozart convoque une à une les étoiles. 

Non tu n’es pas dans cette chambre mais dans des centaines, des milliers d’autres en ce moment. Et c’est peut-être cela, au fond, le début de l’éternité

Aller plus loin

🎧 RÉÉCOUTER - Boomerang : Thibault de Montaigu en grâce

📖 LIRE - Thibault de Montaigu : La Grâce (Plon)