L'écrivaine Lydie Salvayre était l'invitée de l'émission Boomerang à l'occasion de la sortie de deux nouveaux ouvrages : "Rêver debout", hommage au Quichotte de Cervantès et "Famille", étrange huis clos resserré autour d’un secret. Pour sa carte blanche elle a écrit un texte fort sur l'indispensable pouvoir des livres.

Que vaut un livre devant le mal fait à la planète ?
Que vaut un livre devant le mal fait à la planète ? © Getty / Chairat Netsawai

"Que vaut un livre devant une vie qu’on brise, devant un enfant qui hurle de douleur ?

Que vaut un livre devant le mal fait à la planète, pillée, salopée, enlaidie et vendue au plus offrant.

Que vaut un livre pour des femmes et des hommes accablés par la guerre ? A son père qui lui demandait quel livre il aimerait recevoir sur le front où il était soldat, Claude Simon répondit : je préfèrerais du café.

Ces questions sont aussi vieilles que la littérature et se posent avec la même force aujourd’hui qu’hier

La littérature ne serait-elle donc qu’un babil pour esthètes ? Un pur verbiage sans aucune incidence sur nos gestes de chaque jour ? Un lieu conçu pour nous dispenser de petits rêves de notaires ? De belles paroles proférées par les poujadistes de l’indignation qui se repaissent des malheurs du monde mais qui n’engagent à rien ?

La littérature serait-elle juste cette machine à bercer nos consciences jusqu’à les assoupir, et ce afin de mieux nous dispenser d’agir ?

On lit un livre, on le range, on dîne et on oublie.

Mais au moment même où j’écris ces lignes, je repense à Primo Levi dont le seul fait d’évoquer, devant un autre prisonnier du camp d’Auschwitz, le Chant XXVI de la Divine Comédie de Dante : "vous ne fûtes pas faits pour vivre comme des bêtes…" redonna soudain à ces deux hommes un peu de l’humanité dont ils étaient atrocement privés.

C’est que, sans doute, nous avons besoin d’une chose que nous ne savons nommer, d’une chose qui nous dépasse, d’un féroce besoin d’envol, disait Artaud, d’une soif d’esprit, d’une soif d’infini, d’une soif d’impossible à laquelle la littérature, quelquefois, répond.

C’est que, sans doute, nous ne pouvons uniquement nous satisfaire de ces morales qui nous vantent l’efficience, l’utilité, le pragmatisme et le raisonnable.

Que serions-nous, disait Paul Valery, sans le secours de ce qui n’existe pas ?"

  • ECOUTER | La carte blanche de Lydie Salvayre
2 min

Carte blanche de Lydie Salvayre

Par France Inter

ECOUTER | L'émission Boomerang avec Lydie Salvayre