Invitée de l'émission Boomerang, l'émission d'Augustin Trapenard, à l'occasion de sa nouvelle pièce "Berlin, mon garçon", l'écrivaine a lu un texte inédit : le début d'une histoire sur une mère et sa fille, dont elle ne sait pas encore quelle en sera la suite...

L'écrivaine Marie NDiaye en janvier 2021à Paris
L'écrivaine Marie NDiaye en janvier 2021à Paris © Maxppp / Daniel FOURAY

Marie Ndiaye :

"J’avais déjà déjeuné, deux ou trois fois, en tête-à-tête avec ma mère au réfectoire et nous avions eu des cailles et du fraisier, tout cela servi dans une fine vaisselle. 

Ma mère à la raison défaillante, aux jambes vacillantes se disait satisfaite de ce havre, d’une voix néanmoins si ostensiblement chargée de froideur et de dignité qu’il me fallait penser, c’était son intention, qu’il n’en était rien, que l’endroit lui déplaisait, qu’elle s’y résignait par délicatesse et respect pour mes efforts. 

Certains de ses vêtements disparurent de la commode

"Les plus beaux", me dit-elle en haussant les épaules, "mon gilet bleu à boutons de nacre, mon corsage aux poignets de dentelle". "Je vais parler à la responsable de l’étage", dis-je sans pouvoir dissimuler mon courroux. 

Dans le long couloir silencieux, je croisai une pensionnaire qui me salua gaiement. Elle portait le gilet de ma mère, malgré sa corpulence et sa grande taille, de sorte que les petits boutons de nacre n’étaient pas attachés et que les manches s’arrêtaient à mi-hauteur de ses avant-bras. 

Puis, je passai devant une chambre dont la porte était ouverte et, jetant machinalement un coup d’œil, j’aperçus une très vieille dame assise sur son lit, simplement vêtue d’une chemise de soie crème aux longues manches ballon que je reconnus immédiatement, comme je la lui avais offerte, pour être celle de ma mère.

Je rebroussai chemin. Je mentis à ma mère en affirmant que je n’avais pas trouvé la responsable de l’étage. Elle me répondit que cela n’avait aucune importance, que je pouvais oublier cette histoire qui ne l’affligeait nullement.

Elle possédait maintenant plus de vêtements jolis qu’elle n’aurait l’occasion d’en porter dans cet endroit de mort. 

- "N’aurais-tu pas", dis-je d’une voix basse, feignant de ne prêter à son emploi du mot « mort » aucune signification inquiétante, "n’aurais-tu pas donné ces vêtements à tes voisines de chambre" ?

- "Pourquoi aurais-je fait une chose pareille" ? s’exclama ma mère. Indulgente, elle riait, me trouvant bien sotte. "Je ne me suis fait aucune relation dans cet endroit putride, je ne fréquente personne, je ne connais le nom de personne", ajouta-t-elle avec un air d’acide satisfaction. J’insistai alors, avançant qu’elle aurait pu distribuer des vêtements dont, selon elle, elle n’avait pas l’usage. 

- "Tu ne t’en souviens peut-être plus", dis-je, détachant mes yeux de son visage et fixant celui-ci dans la vitre noire où, une fois encore, il se déformait d’horrible manière, lèvre retroussée sur les dents malades, yeux plissés cyniquement et comme si, feignant de m’écouter, ma mère se riait de moi, fermait ses oreilles à des propos qu’elle connaissait déjà, ourdissait son avenir secret, violent et minutieusement choisi."

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Carte blanche Marie NDiaye

Par France Inter

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