Leurs regards se croisent à peine. Une femme prend la main d’un jeune homme pour lui prédire son destin. La dessinatrice de "La Légèreté", et des "Grands espaces" a placé deux fois devant ce tableau du maitre italien de la fin du XVIe siècle sans savoir pourquoi.

Catherine Meurisse en janvier 2020
Catherine Meurisse en janvier 2020 © Maxppp / Jean-Baptiste Quentin

Puis elle a fini par découvrir quel sens il revêtait dans son travail artistique. Elle l’a raconté au micro de Charles Pépin alors qu’elle était invitée de l’émission "Sous le soleil de Platon".

Une visite au Louvre post-Charlie

Catherine Meurisse : "Un jour, j’ai visité le Louvre avec Sigolène Vinson, qui dessinait comme moi à Charlie Hebdo. Ma sœur Fanny, qui travaille au Louvre, nous a servi de guide. C’était en 2015, on était tous encore très fragiles après l'attentat. Nous sommes allées presque nous recueillir devant "Le Radeau de la Méduse", le grand tableau de Géricault.

Planche de "La Légèreté" par Catherine Meurisse
Planche de "La Légèreté" par Catherine Meurisse / Dargaud

C'était le tableau préféré de Sigolène Vinson. Quand on l'a découverte, blessée, mais vivante, parmi les corps des dessinateurs décédés du journal, quelqu'un a cru voir dans la scène le tableau de Géricault. Cette vision était à la fois terrifiante et magnifique. Devant cette grande image, nous avons pensé à nos amis de Charlie Hebdo.

C'était un après-midi d'hiver. Il faisait nuit déjà dehors et le Louvre était ouvert pour cette visite particulière. Et en faisant trois pas à côté de la toile, j'ai aperçu la Grande galerie au fond dans la pénombre. Peu de salles étaient éclairées. Et puis, effrontées, nous sommes allées en catimini voir cette salle dans le noir. 

Et on ne sait pas pourquoi, mais c’était absolument merveilleux, un seul tableau était éclairé. Il s’agissait du tableau du Caravage, La Diseuse de bonne aventure. J’ai eu tout de suite l’intuition qu’il fallait que je le dessine. Ce que j’ai fait dans La Légèreté sans savoir ce qu’il signifiait. 

Le tableau "La diseuse de bonne aventure" par Le Caravage au Musée du Louvre
Le tableau "La diseuse de bonne aventure" par Le Caravage au Musée du Louvre © Getty / DeAgostini

Puis en m’attelant aux Grands espaces, je me suis souvenu qu'en visitant le Louvre pour la première fois petite avec ma grande sœur, elle m’avait présenté Le Caravage comme son peintre préféré. Elle m'avait alors montré ses toiles. On s'était arrêtées devant La Diseuse de bonne aventure. Et là encore, en le dessinant cette BD autobiographique autour de la nature, je crois que je n'ai pas compris pourquoi je devais le dessiner. Mais je l'ai fait.

Ce tableau a de multiples interprétations possibles

On peut y voir une diseuse de bonne aventure qui va arnaquer un jeune bourgeois, etc. Mais aussi deux personnages qui se touchent les mains, et ont un contact. 

L'œuvre du Caravage est magnifique, ses clairs obscurs, les teintes très belles, etc. Mais "la diseuse", est quelqu'un qui dit, qui met des mots sur les choses, ce que je n'arrivais pas à faire en 2015, après l'attentat. 

C’est pour ne pas dire que l’on dessine. Et je trouve souvent bienvenu le flou artistique. Cela m’arrange bien d’être dessinatrice car souvent, les mots ne viennent pas. Le dessin vient tout englober. Il me dépasse.

Et puis la bonne aventure : c’est la fortune, le destin… Je ne suis pas mystique, ni croyante, mais j'ai rêvé devant presque chaque mot du titre et devant chaque objet de ce tableau.

Peu importe presque l'intention du Caravage. Mais de savoir que Caravage était criminel (il aurait assassiné Ranuccio Tomassoni suite à un Jeu de paume en 1606), j'en parle dans La Légèreté, apporte les ténèbres à la beauté. 

Je cite aussi dans La Légèreté les célèbres tableaux bicolores de Rothko. Souvent l'art vient parler à notre place. Là, particulièrement à la mienne, parce qu'en 2015, je cherchais à récupérer ma voix, la parole, et les mots. Tout était chaotique. Le recours à la peinture était beaucoup plus riche et efficace. Donc, je suis allée chercher ces images de Rothko qui exprimaient mon désarroi et mes sensations face aux éléments ce jour-là. 

Planche de "La Légèreté" de Catherine Meurisse
Planche de "La Légèreté" de Catherine Meurisse / Dargaud

J’ai aussi fait appel à une toile très connue de Munch, Le Cri : c'est du premier degré. Je n'ai poussé aucun cri en 2015, mais Munch l'a poussé pour moi et pendant tout l'album, je fais appel à l'art pour peindre, et me redonner la parole."

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