Le photographe Ammar Abd Rabbo présente une série de nus un peu spéciale, dans une galerie libanaise. Pour contourner la censure "puritaine " du Moyen-Orient et lutter contre les stéréotypes, il a recouvert les parties intimes… de calligraphies arabes.

L'exposition "The Naked Truth" d’Ammar Abd Rabbo, à la galerie Ayyam à Beyrouth, 2015.
L'exposition "The Naked Truth" d’Ammar Abd Rabbo, à la galerie Ayyam à Beyrouth, 2015. © Ammar Abd Rabbo / Courtesy galerie Ayyam

A priori, il est étonnant de voir ce photographe dans ce registre. Et puis finalement, à y regarder de plus près, c’est tout à fait lui : définitivement insoumis. Ammar Abd Rabbo est un photographe franco-syrien. Né à Damas, il a ensuite vécu à Tripoli, puis à Beyrouth, avant de venir s’installer en France. Plus récemment connu pour ses images de la population syrienne, dans un pays en guerre, Ammar présente en ce moment des photographies de nus, dans une galerie à Beyrouth. Mais des nus particuliers : les parties intimes sont cachées par des calligraphies arabes réalisées par le Syrien Aqeel … Son intention ? Dénoncerla censure «puritaine» , autant au Moyen-Orient que sur certains réseaux sociaux, comme il l’explique :

Sur Facebook, cette censure est parfois ridicule : ils cachent des seins ou des tétons au nom de la « protection des enfants », mais laissent des images de cadavres, d’hommes armés, de violence, sans que cela n'émeuve qui que ce soit…

En parallèle de ses photographies de presse, Ammar shoote des nus depuis longtemps. Il avait envie de les présenter : mission (quasiment) impossible, dans le monde arabe. Un jour, alors qu’il se balade dans un pays du Golfe, il feuillette un journal et tombe sur un tableau de la Renaissance, « Les Trois Grâces », censuré par des bandes noires… « Je me suis dit que ce serait une façon drôle et originale de présenter mes nus ! », se rappelle le photographe, qui décide ensuite d’utiliser la calligraphie sur ses images.

Sur les corps, on peut lire par exemple un vers extrait des « Poèmes mystiques » de Mansur al-Hallaj, poète persan du IXème siècle : « Ma religion est pour moi, et la religion des gens pour les gens ». Les déclarations de ce poète soufi avaient, à l'époque, été jugées bien trop libérales et lui valurent d’être condamné à mort…

Censure & autres absurdités

L’exposition intitulée « The Naked Truth » à la galerie Ayyam de Beyrouth, veut aussi tordre le cou aux préjugés :

Au Liban, comme ailleurs au Moyen-Orient, la nudité est souvent synonyme de honte, de "manque de moralité ", certaines personnes lient la nudité à la prostitution, car des personnes "respectables " ne peuvent poser nues. Malheureusement, ce sont des sociétés qui deviennent de plus en plus conservatrices, la censure va parfois très loin : pour ne pas gêner le public familial, les télévisions demandent aux producteurs de films et de séries de bannir tout baiser, câlin, toute scène intime… Tout ce qui pourrait "incommoder " les familles.

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Résultat, il est possible de voir à l’écran de bien étranges scènes, où un soldat, par exemple, rentre de plusieurs années de guerre, et serre la main de sa mère ou de sa femme… Ce sont ces excès, ces dérives, que souhaite dénoncer Ammar Abd Rabbo :

Quels adultes deviendront ces enfants préservés de toute scène d’amour et de tout corps dénudés, mais exposés à des images d’une extrême violence et au porno de bas étage, disponible sur Internet ?

L’année dernière, le photographe avait présenté à Paris une exposition « ALEP, À Elles, Eux, Paix » : une quinzaine d’images montrant la ville syrienne, telle qu’elle était à cette époque : avec ses immeubles éventrés, ses draps tendus pour éviter les snipers, mais aussi ses habitants continuant à vivre, à aller à l’école, à vendre ses fruits. Il protestait contre les médias traditionnels français qui ne montraient le conflit qu’à travers les kalachnikovs… Preuve, une fois de plus, de l'esprit critique de ce photographe indépendant qui n'a pas sa langue dans sa poche.

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