Le Centre Pompidou s’apprête à souffler ses 40 bougies cette semaine. Un anniversaire événement pour un lieu dont l’édification, dans les années 70, n’a pas été de tout repos.

Le Centre Pompidou en 1977, peu avant son ouverture
Le Centre Pompidou en 1977, peu avant son ouverture © AFP

Le Centre Pompidou fête ses 40 ans… mais la majeure partie des festivités n’aura pas lieu au Centre Pompidou ! Pour cet anniversaire, le célèbre établissement culturel propose un week-end gratuit avec de nombreux événements au programme, mais il a également choisi de co-organiser des expositions partout en France.

Et pourtant… les plus jeunes ne s’en souviennent pas, mais le Centre Pompidou a bien failli ne jamais exister. Imaginé par Georges Pompidou à la fin des années 60, le lieu, ouvert près de dix ans plus tard, a mis un bon temps avant d’être accepté par les Parisiennes et les Parisiens.

Acte I : Paris, ville artistique de second plan

Pour imaginer ce qu’a pu être l’annonce de la construction du Centre Pompidou, il faut se replonger dans le contexte artistique du début des années 60. Depuis la fin de la seconde Guerre mondiale, la France n’est plus le coeur artistique du monde. Avec l’arrivée d’artistes comme Jackson Pollock, puis Andy Warhol et sa “factory” qui imposent le pop art, les Etats-Unis deviennent la ville où il faut être quand on est artiste.

A l’inverse, la France est à la traîne dans le domaine de l’art contemporain. Le Musée d’art moderne, situé dans le Palais de Tokyo, manque de dynamisme et attire peu de visiteurs. Même certains artistes français de l’époque, comme Martial Raysse ou Jean-Pierre Raynaud, partent outre-Atlantique se faire un carnet d’adresses et trouver l’inspiration.

Acte II : Le “Musée du XXe siècle” de Le Cobusier

A l’époque, Georges Pompidou est Premier ministre. Ce gaulliste convaincu est aussi un grand amateur d’art contemporain – qui collectionne des dizaines d’oeuvres, avec sa femme Claude. Mais la culture, c’est la chasse gardée de son très charismatique ministre André Malraux.

Celui-ci a tout de même un projet de musée dédié à l’art moderne dans les tiroirs : il l’a confié à Le Corbusier, qui imagine un “musée du XXe siècle” en forme de spirale, extensible à volonté. L’architecte propose même de l’installer en plein coeur de Paris, à la place du Grand Palais. Mais sa mort, en 1965, stoppe le projet.

Acte III : La volonté d’un homme

Malgré l’abandon du projet de “Musée du XXe siècle”, Pompidou n’en démord pas : il faut un musée d’art contemporain à Paris. Et le Premier ministre a déjà un lieu en tête : le plateau Beaubourg, l’un des derniers terrains vagues de Paris, qui sert alors de parking, en plein coeur de la capitale.

Lorsque Pompidou arrive au pouvoir en 1969, lancer le projet du “Centre d’art du plateau Beaubourg” est l’une de ses premières décisions. Il imagine un centre culturel qui ne soit pas qu'un musée, mais aussi un lieu de vie et de création.

Acte IV : Le Concours d’architecture

C’est une première en France à l’époque : Pompidou décide de lancer un grand concours mondial d’architectes pour trouver ce à quoi ressemblera le futur centre d’art. 681 cabinets y participent, et un jury composé de grands noms de l'architecture (comme Oscar Niemeyer ou l’Américain Philip Johnson) ont à choisir parmi des projets plus ou moins fous, comme un bâtiment en forme d’oeuf, de centrale électrique ou couvert par un immense grillage.

Mais celui qui l’emporte - à l’unanimité - est l’oeuvre de deux jeunes architectes inconnus, Renzo Piano et Richard Rogers. Le projet radical d’un bâtiment avant tout fonctionnel, un grand bloc de verre dont toutes les voies de circulation sont placées à l’extérieur, a du mal à séduire les parisiens.

Acte V : Enterrer le projet ?

La mort de Georges Pompidou en 1974 est une porte ouverte aux détracteurs du “Centre d’art du plateau Beaubourg” pour couler le projet. Le nouveau chef de l’Etat, Valéry Giscard-d’Estaing, est si réfractaire à l’art contemporain que l’une de ses premières décisions est de refaire la déco de l’Elysée, modernisée par le couple Pompidou. Mettant en avant le coût faramineux du chantier (900 millions de france, puis 130 millions de francs par an de coût de fonctionnement), VGE tente de faire arrêter la construction.

Mais VGE doit faire face à son Premier ministre Jacques Chirac, fils spirituel de Pompidou. En août 1974, il organise un conseil restreint pour acter la poursuite des travaux. Et il selle le destin du lieu en 1975 dans la loi qui crée l’établissement culturel, en le nommant “Centre d’art et de culture Georges-Pompidou”. Avec le nom d’un ancien Président, plus question de remettre en question son existence.

Acte VI : Le "geste architectural"

Outre les attaques politiques, Piano et Rogers se retrouvent confrontés à leurs pairs : en même temps que la poursuite des travaux fait débat dans la sphère publique, une association nommée “Le Geste architectural” porte plainte, assurant que le projet des jeunes architectes ne peut pas légalement avoir gagné un concours d’architecture, affirmant que ce n’est pas un travail d’architecte.

Les travaux sont suspendus brièvement par le tribunal administratif, mais finalement début 1975, le Conseil d’Etat déboute les défenseurs du “Geste architectural”.

Acte VII : La révolte des donateurs

A quelques semaines de l’ouverture du lieu, nouveau coup de théâtre : les donateurs du musée d’art moderne (toujours installé au Palais de Tokyo) refusent que les oeuvres d’art qu’ils ont donné à l’Etat soient transférées au Centre Pompidou. Les donateurs sont scandalisés que leurs Matisse, leurs Delaunay, soient exposés dans un lieu “d’animation” qui fera la part belle à l’art contemporain.

Il faut dire qu’au musée existant, la création contemporaine est cantonnée à un espace bien distinct du reste du musée, l’ARC (qui est toujours aujourd’hui une section d’anticipation au Musée d’art moderne de la Ville de Paris). Les donateurs se font difficilement à l’idée que les chefs-d’oeuvre modernes côtoient des installations contemporaines.

La direction du Centre Pompidou est obligée de céder, et déclare que ceux qui le souhaitent peuvent laisser leurs oeuvres au musée existant. Il faudra attendre des années pour que toutes les collections soient transférées

Acte VIII : L’ouverture

Malgré toutes ces embûches, le Centre Pompidou finit par ouvrir le 2 février 1977 au public. Et alors que les pouvoirs publics attendaient autour de 8.000 visites dans la journée, la fréquentation atteint près du double, assez bien réparti entre le musée et la bibliothèque. Un succès qui ne s’est jamais estompé depuis.

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