Elles sont toutes les deux iraniennes, artistes et exilées à Paris. Chacune a défié les mollahs en utilisant la nudité. L'écrivaine iranienne Abnousse Shalmani revient sur la photo de l'actrice Golshifteh Farahani nue en une du magazine français Égoïste.

Une du journal Egoïste, n°17 Tome II, sorti le 23 janvier 2015.
Une du journal Egoïste, n°17 Tome II, sorti le 23 janvier 2015. © Paolo Roversi / Journal Egoïste

Golshifteh Farahani vit en exil en France, depuis quatre ans, loin de sa famille restée à Téhéran. Elle est la première actrice iranienne, depuis la révolution islamiste de 1979, à jouer dans un film américain. Pire, elle jouasans voile et n’en porta pas non plus lors des avant-premières du film.

Ce voile, Abnousse Shalmani , écrivaine iranienne, l’a enlevé très tôt, elle aussi. Comme elle le raconte dans son livre Khomeiny, Sade et moi , sorti en 2014, elle s’amusait à défier les barbus et les femmes-corbeaux de son école, en courant cul nu dans la cour récré. Une révolte instinctive, face à l'incompréhension. Ses parents, voyant qu’elle ne s’intégrerait pas en Iran, l’envoient en France.

Suite à la parution du portrait de Golshifteh Farahani nue pour le magazine Egoïste, réalisé par le photographe italien Paolo Roversi, Abnousse Shalmani a accepté de prendre la plume.

Comment avez-vous découvert cette photographie ?

J'ai d'abord entendu cette une, avant de la voir. C'était sur France Inter et j'ai tout de suite cherché sur internet la couverture. Ma première réaction ? Une joie.

La photo est magnifique, le regard, la posture, la simplicité de Golshifteh Farahani et cette nudité affichée, sans honte et sans provocation. C'est beau.

Pourquoi cette une fait-elle sens ?

Le corps est tabou en Iran comme dans tous les pays musulmans. Le voile ne recouvre pas la nudité de la femme - c'est la fonction du vêtement - mais son être. Afficher ce corps, le représenter nu, c'est dire : "ce corps est à moi et à moi seule. Il n'est ni laid, ni tabou" .

Et parce qu'elle est d'origine iranienne, ce geste de dévoilement devient un geste très politique. J'ai un corps de femme et j'ose le dévoilement pour prouver que la liberté ne se négocie pas sous le voile.

Connaissez-vous Golshifteh Farahani et son combat ?

Je ne la connais pas personnellement mais je connais sa filmographie. C'est une excellente comédienne. Son combat a consisté à refuser le voile dans le film de Ridley Scott où elle partageait l'affiche avec Leonardo DiCaprio et de le refuser aussi lors des avant-premières du film. L'Iran a protesté et lui a confisqué son passeport. Elle a fui et vit en France depuis quatre ans.

C'est exactement la même chose qui s'est produit avec l'actrice iranienne Leila Hatami , l'année dernière à Cannes. Elle a monté les marches puis a fait la bise à Gilles Jacob - comme tout le monde. Scandale et protestation en Iran .

Considérer qu'une bise amicale entre un homme et une femme est une atteinte à l'intégrité de la femme iranienne est si consternant que je ne vois pas d'autres solutions que de montrer son cul au nez des barbus et des corbeaux pour "normaliser " le corps féminin.

Les hommes ont deux corps : un corps public et un corps privé, intime, sexuel. La femme n'a qu'un corps : le corps sexué. Changer la condition de la femme c'est lui offrir deux corps : l'intime et le public.

La nudité semble être une arme, pour certaines militantes féministes. A force, la nudité ne va-t-elle pas finir par ne plus être subversive, justement ?

Le jour où la nudité ne sera plus subversive, un combat aura été gagné. Les femmes auront gagné leur place dans l'espace public et ce partout dans le monde. Il y a dans le corps féminin tant de culpabilité, tant de danger, tant de sous-entendus, que la nudité devient innocence . Ce corps-là, sans fard, sans accessoire, sans érotisme est juste un corps. Et il respire.

« Paris est le seul endroit de la planète où les femmes ne se sentent pas coupables. En Orient, tu l’es tout le temps. Dès l’instant où tu ressens tes premières pulsions sexuelles. La France m'a libérée » a déclaré Golshifteh Farahani dans le magazine Egoïste . Qu'en pensez-vous ?

"Khomeiny, Sade et moi", d'Abnousse Shalmani
"Khomeiny, Sade et moi", d'Abnousse Shalmani © Radio France / Editions Grasset

Je pourrais le dire et je l'ai d'ailleurs écrit dans mon livre. C'est essentiel de marcher librement dans les rues de sa ville, dans son pays, sans se sentir menacée. Ce n'est pas au corps féminin de se couvrir, c'est le regard qui le juge qui doit évoluer.

Que pensez-vous de l'évolution de l'image et des droits de la femme, en Iran ?

Quelle évolution ? On nous montre des femmes qui suivent des études scientifiques, considérées comme « neutres » par les islamistes : "regardez, les femmes étudient !" Mais qu'en est-il des études littéraires, des sciences humaines ? Inexistantes. C'est dans ces domaines que la censure sévit le plus durement.

Etudier Lolita de Nabokov ou Simone de Beauvoir ou même Camus n'est pas possible. Et pourtant, c'est dans la littérature, dans l’étude de l'Histoire que se trouvent les clefs de la libération. C'est ici que s'exerce le doute, la remise en question, le progrès.

Les femmes votent et travaillent en Iran mais elles ne sont pas égales aux hommes devant le droit - la charia. L'Iran évoluera le jour où l'égalité sera effective et où la source du droit ne sera pas dans la charia, qui est intrinsèquement inégalitaire.

Depuis mai 2014, une page Facebook intitulée "Liberté furtive des femmes iraniennes" connait un grand succès Le principe est simple : se photographier dans l'espace public sans voile. Il suffit de regarder les photos pour se rendre compte de la libération que constitue ce simple geste de dévoilement. Elles semblent revivre.

Si Golshifteh Farahani était en face de vous, que lui diriez-vous ?

MERCI !

►►► ALLEZ PLUS LOIN || Une interview rare de Nicole Wisniak, créatrice de la revue « Egoïste » , invitée le 31 janvier 2015 dans La librairie francophone d'Emmanuel Khérad

►►► RÉÉCOUTEZ || Abnousse Shalmani et les barbus, invitée dans Le Grand Bain de Sonia Devillers, le 25 juillet 2014 pour la sortie de son livre Khomeiny, Sade et moi

►►► RÉÉCOUTEZ || Abnousse Shalmani, chez Dorothée Barba, pour parler de Paris et de littérature, mais aussi de l'enfoulardement à Téhéran

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