"Dix petits nègres', roman culte d'Agatha Christie, sera désormais appelé "Ils étaient dix". Pour le lexicologue Jean Pruvost, si le mot de "nègre" est aujourd'hui "choquant", il n'est pas forcément "favorable à ce qu'on change les titres des œuvres marquantes. Mieux vaudrait une note explicative".

Nouveau titre (à gauche) pour le roman "Dix petits nègres" d'Agatha Christie
Nouveau titre (à gauche) pour le roman "Dix petits nègres" d'Agatha Christie © Editions du Masque/ Livre de Poche

Le changement est fait à la demande de l'arrière-petit-fils de l'écrivaine britannique et les éditions du Masque, qui rééditent régulièrement son oeuvre, ont donc opté pour un titre qui supprime le mot de "nègre", sans le remplacer. Le titre devient donc "Ils étaient dix", et le mot "nègre" à l'intérieur du texte, a été remplacé par "soldat". 

Un mot devenu "blessant"

Le roman a été écrit en 1938 par Agatha Christie et publié en français à partir de 1940. Le titre original est "Ten Little Niggers". La France était l'un des derniers pays au monde à utiliser encore le mot "nègre" pour l'appellation du livre de l'auteure de "Mort sur le Nil". Le roman a été publié sous le titre "And Then There Were None" ("Il n'en restait qu'un") aux États-Unis, "Ten Little Niggers" faisant référence au titre d'une comptine.

Pour l'arrière-petit-fils , James Prichard, "Agatha Christie n’aurait pas aimé que quelqu’un soit blessé par l’un de ses écrits, nous ne devons plus utiliser des termes qui risquent de blesser, c’est ce qu’il faut faire désormais en 2020. Je ne voudrais pas d’un titre qui détourne l’attention de son travail. On ne touche pas à l’oeuvre ; on l’adapte à son temps".  

Pour Jean Pruvost, lexicologue, "il est normal d'aspirer à un tel changement puisque ce mot est devenu péjoratif, mais je suis partagé, car il appartient à une histoire qu'on ne peut pas effacer. Mais il faut reconnaître que c'est aussi une attestation d'une volonté de supprimer un mot blessant".

Comme beaucoup de choses dans la langue, "c'est une question de génération", explique l'auteur de "La Story de la langue française", qui sort ces jours-ci chez Tallandier. 

Le mot nègre, dont l'étymologie latine renvoie à niger, noir, et à l'origine hispanique negro, porte le poids de l'histoire l'histoire de l'esclavage.

"L'histoire du mot montre qu'il est apparu en 1529" raconte Jean Pruvost, "comme personne de "race noire", c'est pour désigner une personne inférieure. En 1704 il s'agit de parler d'esclave, et en 1740, dans les mémoires de Saint-Simon, on comprend que 'traiter comme un nègre', est clairement péjoratif.  En 1755, c'est aussi 'une personne qui écrit des ouvrages signés par une autre personne'

On lit dans le dictionnaire de l'Académie Française de 1935, qu'il peut signifier "auxiliaire", c'est-à-dire assistant ou assistante dans un atelier de fabrication, et c'est à cette époque que "nègre" peut devenir un adjectif pour les mots "art" ou "danse" et "musique". 

Aujourd'hui, les plus anciens, connaissent l'histoire du mot, savent qu'il a évolué, "ce qui n'est pas le cas de nos petits-enfants", explique Jean Pruvost. Donc, ajoute-t-il, "aujourd'hui le mot est choquant pour les plus jeunes, et insupportables pour les militants". 

"Mieux vaudrait une notice explicative"

Reste qu'aujourd'hui, en librairie, se côtoieront des œuvres comme "Ils étaient dix", avec "Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer" de Dany Laferrière, ressorti en poche ces jours-ci, ou "Nègre je suis, nègre je resterai d'Aimé Césaire", par exemple.

"C'est ce qui fait que pour moi on ne devrait pas changer les titres pour des œuvres marquantes comme celle-là" estime Jean Pruvost. "On pourrait très bien avoir une note pour compléter le titre et le contextualiser. Mieux vaudrait une note explicative ou une note d'usage, pour expliquer l'histoire du mot. Je comprends les deux positions, mais je préfère qu'on ne touche pas aux titres des livres. Et pour nos enfants, qui seront choqués par ce mot, il faut une note explicative". 

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