Du général De Gaulle à Mahomet. Retour en sept dates sur l'histoire pleine de sursauts d’un journal satirique hors du commun et haut en couleurs, alors que se tient actuellement le procès des attentats de janvier 2015.

Le numéro d'Hara-Kiri du 16 novembre 1970 interdit et Le 1er de Charlie Hebdo du 22 novembre
Le numéro d'Hara-Kiri du 16 novembre 1970 interdit et Le 1er de Charlie Hebdo du 22 novembre © AFP / FRANCOIS GUILLOT

1970, né sous le signe du Général 

Il y a 50 ans, le 9 novembre 1970 disparaissait le général De Gaulle. Les trublions du journal satirique Hara Kiri créé dix ans plus tôt, titraient alors, mixant cette information avec celle de la mort de 146 jeunes dans l'incendie d'une discothèque à Saint-Laurent du Pont (Isère) : « Bal tragique à Colombey – un mort ».  

Le journal, interdit par le ministre de l'Intérieur Raymond Marcellin, migrait dès le lendemain sur Hara-Kiri Hebdo, une structure que le Professeur Choron et son équipe (Cabu, Reiser, Wolinski, Willem, Cavanna, Choron, Delfeil de Ton, Siné, Berroyer, Desproges, Manchette, Coluche, etc.) avaient créée peu de temps auparavant, en février 1969. 

Un journal qui, en hommage aux strips des Peanuts avec Charlie Brown et en ultime pied de nez à Charles De Gaulle va rapidement s’appeler « Charlie Hebdo ».  

A propos de la célèbre "Une" sur la mort du Général De Gaulle, le Professeur Choron s’expliquait :
« Sous le Général De Gaulle, Hara-Kiri a été interdit deux fois. On a failli crever. Je ne le portais pas dans mon cœur. Il parait qu’Yvonne De Gaulle lui signalait les revues à faire interdire, les pas « bien-pensantes » comme les nôtres. Quand il est mort, personnellement, j’ai arrosé la nouvelle. » 

ALLER LOIN : LIRE et ECOUTER avec les voix du Professeur Choron, de Georges Wolinski, de Reiser et de François Cavanna. 

=> Dans l’équipe de Charlie Hebdo, un immense dessinateur : Cabu 

L’auteur du Grand Duduche a rejoint Hara-Kiri en 1962 à son retour de la guerre d’Algérie.  

En 1982, le journal cesse de paraître  

Après avoir fait rire sur la police, l’armée, les centrales nucléaires, Mme Pompidou, Pinochet, Chantal Goya... après de nombreux procès et une gestion compliquée, le journal tire sa révérence en 1982 avec ce titre : « Allez vous faire enc… ».  

Les dessinateurs se dispersent : Wolinski part à L’Humanité, tandis que Cavanna écrit des livres, et que Cabu et Sylvie Caster signent dans Le Canard enchaîné

En 1991, grâce à l’obstination de Cabu, un nouvel hebdo naît : La Grosse Bertha, avec Philippe Val (directeur de France Inter de 2009 à 2014) comme rédacteur en chef, Riss, Gébé, Willem, F. Pagès, Charb, Luz, Tignous, Kamagurka, Oncle B…  

Une renaissance justifiée selon Cabu, parce qu' :

Il y a exactement les mêmes raisons d’être en colère, la même loi du plus fort, la même poignée d’individus cramponnée au pouvoir et qui décide pour des millions d’autres.

Mais en 1992 le propriétaire de _La grosse Berth_a écarte Philippe Val. Cabu et une partie de l’équipe démissionnent. Cavanna et Wolinski proposent à Cabu et à Val de refonder Charlie.  

La semaine suivante, après dix ans d’absence, Charlie Hebdo reparaît. Gébé est directeur de la publication, Philippe Val, rédacteur en chef, et ils sont tous là : Cavanna (fondateur), Cabu, Siné, Wolinski, Riss, Charb, Luz, Biard, Oncle B., Willem, Honoré, Tignous, Renaud… 

2006, les caricatures de Mahomet 

Le 8 février 2006, Charlie Hebdo décide de publier, au nom de la liberté d’expression, des caricatures du prophète musulman publiées en septembre 2005 dans un journal conservateur danois, Jndsylla Posten (des dessins que le journal français republie en septembre 2020 en plein procès des attentats de janvier 2015).  

La couverture de ce numéro, signée Cabu, représente le prophète, la tête entre les mains, qui se lamente : « C’est dur d’être aimé par des cons ». Au Danemark, des manifestations de musulmans ont lieu et des menaces de mort contre leurs auteurs sont proférées. En France, des organisations représentatives des musulmans ont tenté une procédure judiciaire contre Charlie Hebdo

L’affaire est jugée en février 2007. L’union des organisations islamiques de France et la Grande Mosquée de Paris attaquent « pour injure publique à l'égard d'un groupe de personnes en raison de leur religion ». Charlie Hebdo répond dans la presse que « le blasphème n’existe pas au pays de Voltaire ». Cabu parle de ses caricatures comme « d’un petit souffle de liberté ». Philippe Val évoque « un vieux débat qui dure depuis Spinoza et Descartes » et se défend de prendre l’islam comme cible particulière, alors qu'il s'attaque à toutes les religions. Peu importe la qualité des caricatures danoises. Le procès se solde en mars 2007 par la relaxe de Charlie Hebdo. 

2007, l’affaire Siné/Val  

Issu d’une tradition anarchisante, Charlie Hebdo est souvent allé très loin dans la provocation au cours des années 1970. A la fin des années 2000, le ton est plus « conformiste », et la société a changé.  

Le 2 juillet 2008, Siné (qui avait été condamné en 1985 pour des propos antisémites) signe dans Charlie Hebdo une chronique dans laquelle il se moque de la conversion au judaïsme de Jean Sarkozy. Philippe Val, le rédacteur en chef, le licencie pour antisémitisme. Les intellectuels se déchirent. Dans la presse, Philippe Val  justifie son geste « Il fait le lien entre juifs et argent, c’est la vieille vulgate antisémite. On n’est plus dans le débat d’idées » (Les Inrockuptibles en septembre 2008). 

Siné, viré, crée Siné Hebdo

2009, départ de Philippe Val

Philippe Val quitte Charlie Hebdo pour prendre la direction de France Inter. Le dessinateur Charb (41 ans) le remplace à la tête de l'hebdomadaire. « Les dessinateurs ont toujours été la colonne vertébrale du journal, et ils le restent » déclare ce dernier au Monde, qui le décrit comme un bosseur farceur. Charlie Hebdo connait des difficultés financières. La création de Siné Hebdo lui a pris des lecteurs. 

2011, incendie à Charlie  

Charlie Hebdo publie un spécial «Charia Hebdo» pour «fêter la victoire» du parti islamiste Ennahda en Tunisie avec une "Une" signée Luz. Le 2 novembre 2011, dans la nuit précédant la parution, la rédaction est victime d’un incendie criminel. Il n’y a pas de blessé mais les locaux, alors situés au 62 boulevard Davout, dans le XXe arrondissement de Paris, sont ravagés. 

Dès le lendemain, Libération accueille les journalistes de Charlie. La rédaction de Charlie Hebdo, plus mobilisée que jamais, y restera quelques semaines. 

2015, attentat à Charlie Hebdo

Trois ans et deux mois plus tard, le 7 janvier 2015, les frères Kouachi abattent onze salariés de Charlie (dont Charb et les dessinateurs Cabu et Wolinski), et en blessent d'autres (Philippe Lançon, Fabrice Nicolino, Riss...) dans les nouveaux locaux du journal, rue Nicolas-Appert. 

L'équipe décimée (et de nouveau réfugiée à Libération), décide malgré tout de publier un numéro parce que comme l'indique l'avocat du journal, Richard Malka : "_Charb l'aurait voulu ». S_urnommé "le journal des survivants", il contient des dessins de Catherine Meurisse, Willem, Coco, Riss, Jul, Luz, Riad Sattouf... 

La Une, signée Luz (rescapé grâce à un retard, comme il l'a raconté dans sa BD Catharsis) est titrée "Tout est pardonné". Elle représente Mahomet écrasant une larme en tenant le slogan de soutien au journal : "Je suis Charlie"

Charlie Hebdo, le numéro des survivants en janvier 2015
Charlie Hebdo, le numéro des survivants en janvier 2015 © AFP / HO

Le numéro exceptionnel paraît peu après les marches républicaines du samedi 10 et du dimanche 11 janvier qui rassemblent près de quatre millions de personnes dans la rue en France. Cette édition de Charlie Hebdo  se vend à plus de huit millions d'exemplaires (contre 30000 habituellement, un record absolu de vente en France). 

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