Zineb El Rhazoui
Zineb El Rhazoui © Radio France

Un an après l’attentat de Charlie Hebdo, le journal qui était prêt à mettre la clé sous la porte est désormais l’un des plus riches de la presse française. Ventes en kiosques et abonnements lui ont permis d’amasser autour de 20 millions d’euros. Une fortune à l’origine de nombreuses dissensions internes.

La journaliste Zineb El Rhazoui n’était pas à Charlie le jour du drame. Elle écrit toujours pour l’hebdomadaire satirique même si elle est actuellement en arrêt maladie. Entretien avec Alexandra Ackoun

On célèbre en ce moment le premier anniversaire de l’attentat de Charlie Hebdo. Comment appréhendez-vous cet anniversaire ?

Zineb El Rhazoui : Un an plus tard je vois s’évaporer ce rêve qui nous a fait tenir après les attentats qui était celui de faire de ce journal un phare éditorial qui puisse profiter des moyens qui lui ont été donnés par le peuple français pour travailler librement de façon pointue, de façon avant-gardiste sur des thèmes comme le terrorisme, la déradicalisation, etc… On se rend compte que Charlie n’est pas devenu ce que ses journalistes auraient voulu en faire.

Le seul moteur que l’on avait pour se reconstruire était cette énorme solidarité qui était née entre nous, les membres de Charlie Hebdo . C’est terrible à dire mais c’est un lien du sang avec la plupart des collègues.

Aujourd’hui on est quelque part dans la désillusion, parce que nous sentons que ce rêve-là nous échappe, que Charlie nous échappe.

Nous n’avons pas été associés, voir même nous avons été écartés de la gestion et de la décision sur l’avenir du journal.

Charlie Hebdo
Charlie Hebdo © Radio France

Quand vous dites « nous », c’est qui ?

Zineb El Rhazoui : Je parle des gens qui comme moi sont des salariés, ou des collaborateurs qui ne sont ni les actionnaires ni dans des postes de décision, tous ceux qui ont fait aussi le choix de s’éloigner.

Aujourd’hui ce que nous voulions éviter, nous salariés, c’est ce qui se passe à chaque fois que beaucoup d’argent et de pouvoir sont concentrés entre très peu de mains. Et aujourd’hui c’est ça la réalité de Charlie Hebdo.

L’argent n’aurait pas dû poser problème s‘il avait été reçu et géré dans un esprit collégial, démocratique et dans l’esprit qui correspond à Charlie Hebdo.

Aujourd’hui en réalité nous sommes une rédaction, un journal où il y a uniquement deux actionnaires, l’actionnaire principal c’est Riss, qui est aussi le directeur de la publication; et c’est également lui qui rédige l’éditorial chaque semaine donc là on a un cumul de casquettes et de pouvoirs, une surpuissance éditoriale et financière qu’on ne voit pas dans beaucoup de journaux. Il y a malheureusement un cumul de pouvoirs et pas vraiment de contre-pouvoirs.

C'est l'argent du sang et de la solidarité des français

Vous avez monté un collectif avec nombre de membres de la rédaction. Que réclamiez-vous ?

Zineb El Rhazoui : Lorsqu’on a monté le collectif et qu’on a signé une tribune dans « Le Monde », qui s’intitulait « Le poison des millions » et bien les signataires de cette tribune (Luz, moi-même, Patrick Pelloux , Laurent Léger, le dessinateur Gros, la dessinatrice Catherine ) réclamaient une transparence dans la gestion de l’argent et nous proposions un actionnariat salarié .

L’idée était dire : cet argent, cette grosse manne qui est tombée sur Charlie n’est pas un retour sur investissement de ses actionnaires. D’abord c’est l’argent du sang et c’est l’argent de la solidarité des français et cet argent-là ne doit pas aller aux actionnaires de Charlie Hebdo . Nous proposions un actionnariat salarié via une société, que les personnes ne soient pas actionnaires de façon nominative, qu’elles ne jouissent pas de dividendes, que tout cet argent-là puisse profiter à lapérennité du journal, pour permettre aussi à ses salariés de pouvoir travailler dans des conditions correctes.

Vous savez, nous, avant les attentats nous ne pouvions pas faire des voyages car la carte bleue du journal ne passait pas pour un billet de TGV.

Chacun d’entre nous a porté une croix après ces attentats, il a vu sa vie radicalement changer. Et chacun d’entre nous a essayé d’entreprendre un cheminement pour se dire quelles leçons de vie, quelle sagesse puis-je tirer d’autant de laideur? Et je pense que ce travail-là devrait aussi se faire au niveau de l’entreprise Charlie Hebdo et de ses décideurs, et aussi pas seulement sur un plan personnel mais collectif.

Et c’est là que moi j’ai de l’amertume, car je me dis que c’est extrêmement décevant de se dire que Charlie Hebdo continue à être est une entrepriseplus capitaliste que jamais , une entreprise qui a été impitoyable envers la critique de ses propres enfants, comme Laurent Léger ou Sigolène pour certains qui étaient dans cette putain de salle de rédaction, qui auraient pu y laisser leur âme et qui aujourd’hui se trouvent écartés du destin de cette entreprise comme des petites mains en fait !

La rédaction de Charlie, là où elle se trouve. On parle de locaux ultra sécurisés. Est-ce que ça aussi c’est lourd à porter ?

Zineb El Rhazoui : Moi je n’ai jamais pu m’adapter à ces locaux-là parce que ce n’est pas là qu’on a nos souvenirs. Et puis une rédaction est censée avoir pignon sur rue, recevoir des gens. Par contre, quand on est dans un bunker, ce n’est plus l’esprit du métier tel que je l’ai appris et tel que je l’envisage. C’est une tension particulière et je me sens peut-être plus en sécurité au milieu de la foule ou chez moi.

Ecoutez l'interview de Zineb El Rhazoui avec Alexandra Ackoun

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