François Truffaut est ce cinéaste dont la vie fut un roman et dont les thèmes de prédilection sont les femmes, les enfants et l’amour. Pourquoi la magie de ses films opère-t-elle encore ? Et pourquoi tiennent-ils une place de choix dans le cœur des cinéphiles ?

François Truffaut sur le tournage des Deux Anglaises et le continent
François Truffaut sur le tournage des Deux Anglaises et le continent © AFP / PIERRE ZUCCA / COLLECTION CHRISTOPHEL

Alors que douze films de François Truffaut sont désormais disponibles sur Netflix, l’historien Antoine de Baecque, Arnaud Guigue, spécialiste du réalisateur, Guillemette Odicino, journaliste à Télérama, et Carole Desbarats, historienne et critique de cinéma ont donné six bonnes raisons de revoir son oeuvre dans l’émission Grand bien vous fasse d’Ali Rebeihi. 

L’auteur d’une des plus belles scènes de cinéma : le travelling de fin des "400 coups" 

Carole Desbarats : « Cela dure une minute. On suit un moment pendant lequel l'enfant s'échappe du centre de rétention juvénile où il était. Apparemment, cette scène ne sert à rien. On est dans la campagne normande. On suit son effort, on entend son souffle. Il arrive à la mer, il court. Quand il arrive dans l'eau, ce qui l'a motivé pendant tout le film disparaît, et il tourne son visage vers les spectateurs.

A ce moment-là, François Truffaut fait quelque chose qu’il fait rarement : un effet. A la fois la caméra va s'avancer vers l'enfant en travelling. Et puis, l’image va se recadrer et se figer. En tant que spectatrice, je m’interroge : mais que va-t-il devenir ?  Et qu’est-ce que je fais face à la douleur des enfants ? »

Il parle aux adolescents d’aujourd’hui

Arnaud Guigue explique : « Pour faire découvrir François Truffaut à un ado, je pense qu’on peut lui montrer L'argent de poche, Les 400 coups ou  L'enfant sauvage. On peut lui raconter qu’il était à la fois fou de cinéma, mais aussi absolument passionné par les enfants et les adolescents. De sa jeunesse difficile, il avait conservé une sensibilité particulière pour cet âge-là. On retrouve des jeunes dans un très grand nombre de ses films parce qu’il comprenait ce qu'était l'adolescence. C'est quelqu'un qui sait leur parler à travers ses films.

Carole Desbarats pense qu'il faut dire aux adolescents que « Les 400 coups, ça parle d’aujourd'hui, même si le film est en noir et blanc et qu'il a été tourné au moment où leurs mamies avaient leur âge. Il parle d’aujourd'hui et du trouble de renoncer à l'enfance et l'adolescence. »

Guillemette Odicino ajoute : « il faut aussi dire aux adolescents que François Truffaut, à travers ce personnage, va leur apprendre ce qu’est l'amour, ses beautés et ses drames. Ce qui est magnifique avec Truffaut, c'est que l’on sait ce qu'Antoine Doinel devient.»

Une œuvre généreuse et universelle parce qu’autobiographique

Antoine de Baecque raconte : "François Truffaut a beaucoup dit que ce n'était pas sa vie qu’il adaptait à l’écran parce que son travail était autobiographique, et qu’il savait qu'avec ce film, il allait se fâcher avec une partie de sa famille.

Pour travailler, le réalisateur utilisait une méthode assez simple, qu’il appelait : les boîtes à chaussures. Il avait un sujet de film, il prenait une boîte en carton et il y mettait tout ce qui concernait ce film. C’était en général tiré de sa propre vie, de ses journaux intimes, ou de documents sur lui. Et c'est comme cela qu'il a commencé à faire Les 400 coups au début de sa carrière.

On retrouve donc dans ce film, comme dans la plupart des suivants, des éléments qui sont tirés directement de son existence. C'est ce qui en fait un cinéaste qui concerne tout le monde. La manière dont il parle de sa vie fait que chacun peut y voir sa propre existence. Truffaut est peut-être le maître de ce cinéma-là. "

Un cinéma de l’apprentissage

L'éducation un des thèmes majeurs de son cinéma. Évidemment, dans l'Enfance sauvage, mais aussi l'Argent de poche, les 400 coups, La chambre verte, ou Une belle fille comme moi

Arnaud Guigue : « L’éducation est un thème omniprésent dans sa filmographie. Il y a été particulièrement sensible parce que lui-même a été peu éduqué. Sa famille ne lui a été d'aucun secours. L'armée ou l’école non plus. 

C'est un autodidacte, ce qui est absolument remarquable. Souvent les autodidactes ont plaisir à dénigrer l'école en estimant qu'ils s'en sont sortis tout seuls. Lui, c'est le contraire. Il a fait justement L’argent de poche, une espèce d'hommage à un instituteur parce qu’il a toujours eu le regret de ne pas avoir poursuivi ses études. Et au-delà de l’école, dans ses films, il est question d’apprentissage, et d’apprentissage sentimental.'

Un grand cinéaste de l'enfance 

Carole Desbarats explique pourquoi : «François Truffait n’idéalise pas les enfants. Et il ne passe pas de « coup de Ripolin » : la mièvrerie, la fadeur, ce côté Shirley Temple... Pour lui, les enfants sont soumis à la gravité du monde. Il disait, à propos du film de Rossellini, Allemagne, année zero : « c'est la première fois qu'on s'aperçoit que la gravité est du côté des enfants ».

Et simultanément, Truffaut sait nous montrer que les enfants sont vaillants.

C'est le terme qu'il emploie pour désigner Antoine Doinel. François Truffaut était vraiment attaché à cette pulsion de vie, cette force des enfants face à la cruauté des choses qui leur sont faites. 

Et il ne ménage pas la violence des institutions et de la société face aux enfants. Il le fait de manière audacieuse, comme lorsqu’il montre une mère qui n’aime pas son fils dans Les 400 coups. Il y a chez lui, une envie d’aider les enfants.  On le voit dans la scène finale de L'Argent de poche, lorsque l’instituteur fait un discours aux enfants : 

« Je voulais vous dire, que c’est parce que j’ai un mauvais souvenir de ma jeunesse, et que je n’aime pas la façon dont on s’occupe des enfants, que j’ai choisi le métier que je fais : instituteur. La vie n’est pas facile, elle est dure. 

Il est important que vous appreniez à vous endurcir pour pouvoir l’affronter. Attention, je ne dis pas vous durcir, mais à vous endurcir. Par une sorte de balance bizarre, ceux qui ont eu une jeunesse difficile sont souvent ceux qui sont mieux armés pour affronter la vie d’adulte, que ceux qui ont été aimés ou protégés. C’est une sorte de loi de compensation."

Des femmes puissantes et des hommes empêchés: un cinéma féministe

Guillemette Odicino : « Les héros masculins chez François Truffaut sont des petits garçons qui ont eu du mal à s’endurcir, qui restent des gosses par rapport aux femmes. Ils jouent avec de petites maquettes comme Charles Denner dont c’est le métier (L'homme qui aimait les femmes). Il y a quelque chose de l’enfance perpétuelle chez ces hommes, alors que les femmes sont des déesses. Elles ont grandi. »

Sur ce sujet, Antoine de Baecque ajoute : « François Truffaut disait une phrase que l’on ne dirait plus aujourd’hui : « Le cinéma sert à faire de jolies choses à de jolies femmes ». Son rapport aux femmes est presque prédateur, obsessionnel en tous les cas dans sa vie privée, comme dans ses films. 

Souvent il inverse les rôles. Et c’est peut-être l’une des clefs de son rapport aux femmes au cinéma : il inverse «  la donne ». C’est souvent l’homme qui est faible, en tous les cas empêché, impuissant… C’est la femme qui porte la puissance, presque la virilité. 

Cela a pu causer des problèmes au cinéaste, notamment avec les acteurs. Dans La sirène du Mississipi, Belmondo était cet homme empêché et Catherine Deneuve était un véritable homme… C’était elle le « mâle » du film. Et Belmondo avait du mal avec ça, même si cette « inversion » des rôles était totalement consciente chez Truffaut, et qu’il leur avait bien présenté comme cela. »

🎧 ECOUTER | Grand bien vous fasse sur le cinéma de François Truffaut 

Avec :

  • Carole Desbarats , historienne et critique de cinéma, a été directrice notamment des études à la Fémis. Et a écrit l'article Antoine Doisnel dans le Dictionnaire Truffaut 
  • Guillemette Odicino, journaliste à Télérama
  • Antoine de Baecque, historien, écrivain, professeur à l'Ecole normale supérieure et il a publié avec Serge Toubiana une biographie de François Truffaut chez Gallimard.
  • Arnaud Guigue, spécialiste de François Truffaut. Il est agrégé de philosophie et enseigne l'esthétique du cinéma. Il a codirigé avec Antoine de Baecque Le Dictionnaire Truffaut, aux Éditions de La Martinière. 
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