L’auteur, illustrateur jeunesse et écrivain Claude Ponti était l’invité d’Eva Bester dans l'émission Remède à la mélancolie. Après avoir donné sa définition de la mélancolie, il est revenu sur un épisode particulièrement douloureux de son enfance, l'inceste.

Claude Ponti
Claude Ponti © AFP / Ulf Andersen / Aurimages / Ulf Andersen / Aurimages

La mélancolie : une gravure de Dürer

Claude Ponti : « Pour moi, la mélancolie, c’est Mélancolia, une gravure de Dürer. Elle représente une statue peut-être grecque en train de méditer avec autour d'elle un tas d’objets d’études mathématiques. 

C’est mon idée de la mélancolie : on a parfaitement conscience que le monde est difficile. Il faut dire que c’est culotté ce qu’on nous fait vivre ! On démarre dans la vie sans savoir grand chose. On met longtemps à apprendre et à comprendre comment tout fonctionne, et lorsqu'on a à peu près tout en mains, on a compris qu’il va falloir tout lâcher ! 

La mélancolie, il ne faut pas avoir peur de l’éprouver, mais il ne faut pas s’y complaire.

Quand je suis mélancolique, je ne m’y vautre pas, mais je m’y plonge. Tout ce qui peut amener à fréquenter les profondeurs de nos propres émotions, je trouve ça intéressant. 

Il parait que les gens créatifs comme moi passent sans arrêt de la déprime à la mélancolie à l’exaltation, du plaisir fou à la déprime... Mais je ne me casse pas trop la tête : quand elle survient, je me dis : "Ah, oui, je suis un peu mélancolique". Parfois, pour la faire passer, je lis, j’écoute un disque, ou je pense à des choses amusantes. » 

Le remède à la mélancolie de Claude Ponti : le film "Festen" (1998) 

Eva Bester : « Ce film de Thomas Vinterberg, est l’histoire d’un fils qui va dire devant tout le monde à l’anniversaire de son père qu’il a été abusé sexuellement par son père avec sa sœur, qui s’est suicidée. Personne ne veut entendre ce fils. On l’attache à un arbre. Même ceux qui savent nient ce qu’il dit. A un moment, lors d'un face-à-face entre le père et le fils. Le père qui se sent intouchable le fixe et lui dit : "Ce que tu dis est très grave, ça n’a pas existé". Le fils s’excuse en disant : "Tu as raison, ça n’a pas existé".»

Claude Ponti : « Dans ce film, c’est le « ding-ding » contre le verre quand il va parler qui me touche. J’adore ce moment. En plus, il y des gens ça me ferait tellement plaisir de les attacher sur une chaise et de leur projeter ce film trente fois de suite. 

Mais ce film est également fort sur la puissance du déclenchement de la tempête. Le fils démolit complètement la mythologie familiale, le respect qu’ils se doivent les uns envers les autres.

Festen a probablement bouleversé énormément de gens. Surtout, il a apporté le bonheur étrange de se dire que "Ouah, il l’a dit !" C’est tellement dur de révéler un tel secret. Il n’y a pas de meilleur remède à la mélancolie que d’arriver à révéler un secret douloureux. Parfois une fois qu’on arrive à l’exprimer, c’est encore plus dur après parce qu’on se fait mettre dehors, ou on se fait rejeter. On a trahi, tout ce qu’il y avait à trahir. 

Je l’ai raconté dans Les Pieds bleus et ailleurs : j’ai été violé par mon grand-père médaillé de la guerre de 1914. Un homme qui avait toujours excellé dans tout, qui était exemplaire. Ce qui est terrible, c’est cette position, que beaucoup de femmes doivent connaitre, d’être la victime coupable… J’ai révélé les choses et ma mère a tellement souffert d’apprendre que son père était une ordure. Elle est rentrée dans le déni, dans le refus… Et moi, je vais être assez con pour avoir pitié pendant longtemps. Maintenant, c’est fini. 

Ça m’a pris beaucoup de temps pour que je sache ce qui m’était arrivé

En gros, ça a commencé vers six, sept ans jusqu’à ma 6e. Il m'a fallu attendre mes 21 ans pour que cela me revienne. J’avais complètement oublié. C’était tellement dingue ! En 6e j’habitais chez mon grand-père, chaque soir quand j’allais me coucher, je me demandais s’il allait entrer ou pas dans ma chambre. Mais tout le reste de la journée, pour moi, mon grand-père était mon grand-père et pas du tout le monstre. Dans ces cas-là, on est capable de quantité de cloisonnements, de séparation des choses pour survivre. 

Pour revenir à ma mère et à d’autres, à un moment, on comprend très bien leur déni : c’est leur seule façon de survivre. Et soi, on se sent encore plus coupable, si on les démolit encore plus. 

Cela permet de comprendre que les choses ne sont jamais ce qu’elles ont l’air d’être.

Claude Ponti par Eva Bester 

« Notre apothicaire de l’âme est un confectionneur de joie et d’émerveillement. Il sait que dehors, ce n’est pas très beau alors, il puise dans son intérieur des quantités épatantes de fantaisie, d’imagination et de poésie. Après les Beaux-Arts d’Aix-en-Provence, il entame des études de lettres et d’Archéologie à Strasbourg. A Paris, il dessine, peint et apprend la gravure. Il rejoint l’Express où il est d’abord coursier puis dessinateur de presse. Dans les années 1980, il est directeur artistique de l’Imagerie d’Epinal.

C’est la naissance de sa fille Adèle en 1985 qui déclenche sa vocation. 

Le livre qu’il ne créé que pour elle, enthousiasme Geneviève Brisach, qui le publie. Cela signe le début d’une longue série de refuges dans lesquels les lecteurs de tous âges se « rigolmare », du verbe inventé par notre apothicaire. Il s’inspire des rêves de sa fille, ou des livres Lewis Caroll. Il imagine un univers fantastique à la richesse graphique et au symbolisme époustouflant et communique sa jubilation autant par le verbe que par le dessin. Ses personnages ont des noms savoureux à prononcer : "Tromboline", "Foulbazar", "Pétronille", "Poutchi blue", "Paloumpim" ou alors les "Zéphirottes", ces "petites bestioles qui marchent sur le chemin caché de l’Equateur pour faire tourner la Terre". Chose rare, on se réjouit dès le titre chez lui : Le Chien invisible, Le Doudou méchant ou alors Le Catalogue des parents pour les enfants qui veulent en changer. Notre homme a aussi publié du théâtre pour les jeunes spectateurs et des romans pour les "enfants-séniors". Il l’avoue humblement :

Ca m’a demandé beaucoup de boulot d’être moi.

🎧  ECOUTER | Claude Ponti dans Remèdes à la mélancolie 

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