Cette semaine dans "Il était une femme", Albert Algoud se penche sur le cas bien pileux de Clémentine Delait, dite la "femme à barbe".

Le journal de Clémentine Delait a été retrouvé en 2005 par Roland Marchal lors d'une vente à Bellefontaine dans les Vosges.
Le journal de Clémentine Delait a été retrouvé en 2005 par Roland Marchal lors d'une vente à Bellefontaine dans les Vosges. © AFP / JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN

Le 5 mars 1865, dans une ferme des Vosges, naît Clémentine Clatteaux. Sa jeunesse est rude et laborieuse. Mais à 18 ans, surprise : Clémentine voit sa lèvre supérieure s’orner d’un duvet prometteur qui souligne un visage plaisant. Dès lors, la jeune femme se rend régulièrement chez le barbier, mais elle tient à conserver fièrement sa moustache déjà très fournie.

Un attribut qui, loin de le rebuter, séduit un jeune boulanger, Paul Delait, avec qui Clémentine se marie le 28 avril 1885. La boulangerie prospère et les jeunes mariés décident d’ouvrir un café sur la place de l’Hôtel de ville de Thaon-les-Vosges. Le succès est immédiat ! Attirés par cette jeune patronne à l’avenante moustache, les consommateurs affluent... « Ça me donne l’air d’un homme » affirmait Clémentine, ajoutant : « C’est pratique quand les clients s’agitent ». Malheur à ceux qui lui cherchent noise. Ainsi elle fend à coup de bouteille le crâne d’un marlou qui  la menace de son couteau.

C’est un client qui va faire basculer le destin de Clémentine. De retour de la foire de Nancy, alors qu’il s’extasie en disant avoir vu dans une roulotte, pour 15 centimes, LA FEMME A BARBE, Clémentine explose !

Je ne vois pas ce que vous lui trouvez de bien, à cette malheureuse ! Cette exhibition fait honte à notre sexe. Pauvres naïfs que vous êtes, si je laissais pousser la mienne, vous verriez ce que c’est qu’une barbe...

Quinze jours plus tard, Clémentine est de retour, arborant une barbe magnifique. Un triomphe ! L’estaminet est rebaptisé « Café de la femme à barbe » et la clientèle décuple. On vient de tous les environs et même de Nancy pour admirer la patronne velue et rire des injures que Coco, son perroquet, lance aux clients. 

Les cartes postales du phénomène se vendent comme des petits pains. Clémentine se fait photographier en aéroplane ou dans la cage des lions du dompteur Camilius. C’est la popularité, mais bientôt, ce sera la gloire. Le 4 mars 1904, Émile Combes, président du Conseil, accorde à Clémentine l’autorisation officielle de porter le costume masculin. Il déclare :

De cette citoyenne qui n’a pas le droit de vote, je veux faire du moins une femme qui porte la culotte. Que sa barbe serve d’exemple à toutes ces bigotes qui se battent contre nous autour des bénitiers.

La même année, l’examen médical auquel procède un grand professeur de médecine constate « la conformation normale de madame Delait du point de vue des organes sexuels ». Le rapport se conclut ainsi : « Mme Delait réalise le type parfait de la femme à barbe ».

En 1919, sans enfant, Clémentine et Paul adoptent Fernande, une orpheline qu’ils chériront, et à qui ils donneront une éducation musicale très poussée. A la mort de Paul, Clémentine qui n’a plus à soigner son mari, accepte les offres mirobolantes des imprésarios refusées jusque là. Accompagnée de sa fille, elle se produit triomphalement dans les plus grands music-hall d’Europe, jusqu’en Islande ! Mais la barbe de Clémentine blanchit. Elle songe alors à se retirer...  En 1938 un homme fortuné la demande en mariage, ce qu’elle accepte. Hélas l’idylle sera de courte durée, un an plus tard, toujours choyée par Fernande, la femme à barbe s’éteint, de bon poil jusqu’au bout.

Bonus

PODCAST - Il était une femme : Le destin tragique et héroïque de la sous-lieutenante Eugénie-Malika Djendi

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.