La dessinatrice publie "Dessiner encore", un ouvrage marqué par l'œuvre d'Hokusaï où elle raconte en dessin, comme Luz et Catherine Meurisse avant elle, sa lente reconstruction après l'attentat de Charlie Hebdo. Elle était l'invitée de Laure Adler dans l'émission "L'Heure bleue" pour un entretien émouvant.

La dessinatrice Coco
La dessinatrice Coco © Philippe Quaisse/Les Arènes BD

C'est incontrôlable, cela vient à tout moment m'avaler, me replonger dans cette poignée de minutes qui a bouleversé ma vie.

Elle a mis un tee-shirt joyeux sur lequel des supers héros montrent leurs fesses. Puis elle a montré son bras empli de tatouages. Des dessins, comme une carte de visite de dessinatrice. Mais il n'y en a aucun d'elle. Sur son corps ceux de Charb, et de Tignous, jouxtent des images de sa fille, le lapin Caca boudin de Stéphanie Blake, Corto Maltese, ou la couverture du livre Papa mange... 

Avant l'arrivée à Charlie Hebdo

Coco : "Je viens de Haute-Savoie. Mon père, travailleur frontalier, était vendeur à Genève. Un emploi qui l'occupait beaucoup. Chez moi, il n'y avait que les journaux régionaux.  Ma mère lisait la presse féminine et des romans photos comme Nous deux… 

Je suis partie de chez eux après mon bac. Comme le climat familial n'était pas très serein (alcoolisme...) j'avais hâte de partir. Je n'aime pas trop en parler. Quand je suis partie, je suis allée beaucoup mieux. Je me suis donc construite un peu toute seule.

Quand je suis arrivée au journal, cela a été comme une révélation de les voir discuter.

Mais aussi de comprendre la portée du dessin qui se multiplie, qui parle plus loin qu'à un cercle proche d'amis. J'ai découvert la publication, la réflexion et l'engagement.

La particularité du dessin de presse

Pour dessiner une caricature, je commence souvent par les yeux. J'applique la méthode Cabu. On commence par là parce qu'une fois qu'on a saisi le regard, le sourcil, et l'expression, on a déjà beaucoup du visage. 

Le dessin de presse est une idée, une opinion, un texte, un dessin… C'est aussi parfois une petite saynète avec un décor léger. Cet ensemble doit être impactant et équilibré. Pour cela, il faut que le dessin soit vif et nerveux. Pour être lisible, le trait est assez épais. C'est donc un geste, un acte, une pensée, et une opinion. 

On sait tout de suite si ce que l'on a dessiné est bancal, si l'idée n'est pas au point. Mais quand le rire vient devant un croquis et qu'il est retenu pour la couverture, là, on sait que c'est bien.

Contrairement à une idée reçue, le dessin de presse nécessite un long travail avec diverses étapes qui mobilisent des ressources intellectuelles, et politiques. Pendant la revue de presse d'actualité, on va chercher au plus profond du sujet pour essayer de faire émerger une idée graphique. On se sert de nos connaissances parfois historiques. On use de notre sens de l'observation. On réfléchit, on essaye de développer son opinion. On regarde un peu aussi ce qu'il se passe sur le terrain du débat, un peu sur les réseaux sociaux…

La liberté d'expression

Cabu disait que, comparé aux dictatures, la liberté d'expression existe en France. Et malgré tout, c'est vrai. À Charlie Hebdo, on n'est pas des chevaliers de la liberté d'expression. Mais on l'utilise dans nos dessins. Le propre du dessin satirique est de démystifier le réel, de le bousculer, et de déranger. C'est notre rôle. 

Le dessin de presse humoristique est une fonction sociale nécessaire à l'équilibre de la démocratie. D'ailleurs, chez les dictateurs, il n'y a pas de caricature. 

Mais peu importe, nous, tant qu'on est dans notre droit et que l'on peut dire ce qu'on a à dire… La liberté d'expression en France est très grande. On l'oublie parfois, mais ce n'est pas un tout petit espace. Notre rôle est de l'utiliser au maximum. Et si ça dérange, il y a les tribunaux. Les procès fixent le cadre et posent les limites. 

"Dessiner encore" par Coco
"Dessiner encore" par Coco / Les Arènes BD

L'humour 

Il n'y a pas de limite à l'humour. On peut rire de tout : de la mort, de la vie, des intégristes, des femmes, des pauvres, des minorités… Le rire est un partage et un échange. C'est la possibilité de critiquer et d'être critiqué. Le rire est universel et fait du bien à tous. 

Mais parfois, des dessins de Charlie Hebdo peuvent mettre mal à l'aise. Cela fait partie du jeu. Je pense par exemple à ce dessin de Riss après la mort du petit Aylan, ce jeune migrant retrouvé mort sur une plage. Le dessinateur s'était emparé de cette image. Il avait apposé un panneau publicitaire à côté sur la plage, en mettant "si près du but" à la façon d'un encart pour une marque de Fast food.

L'image montrait la confrontation de deux mondes : le périple des migrants qui idéalisent l'Europe et risquent leur vie pour arriver ici. Et finalement, ce qu'on leur propose, arrivés ici : de la m… pour le dire franchement. Ça pique un dessin comme ça ! Mais il ne faut pas s'arrêter au premier niveau de lecture. On ne rit pas, par exemple, de la mort de ces enfants. On donne à voir quelque chose à côté, ce fameux pas de côté, qui donne à comprendre une situation. 

Mercredi dernier en conférence de rédaction, on parlait du conte Barbe bleue. Une collaboratrice disait que c'était dur pour les enfants. 

Mais il est nécessaire que l'enfant se construise avec des choses qui lui font peur, qui sont parfois peut -être un peu cruelles. L'enfant se positionne par rapport à ces choses-là et grandit mieux.

Si on lui offre que des choses belles et pures, il ne se construit pas. C'est un peu pareil pour le dessin. 

La masse noire

Détail de la couverture "Dessiner encore" de Coco
Détail de la couverture "Dessiner encore" de Coco / Les Arènes BD

Dans mon livre Dessiner encore, la masse noire (les terroristes et le chagrin des attentats à Charlie) est présente, elle m'envahit, et m'écrase. Elle me suit et m'imprègne. 

Le livre, Dessiner encore, c'est la lutte pour se relever et la chasser.

Yannick Haenel a dit (dans son livre sur le procès Charlie Hebdo, Janvier 2015, le procès avec François Boucq au dessin (Charlie Hebdo - Les Echappés)) à propos de ma déposition : "l'effroi annule son être", une phrase très simple en quatre mots. Dans le livre, j'ai essayé de montrer cet être et l'état dans lequel j'étais face à cette masse noire de mort, de détermination et de violence.

J'ai voulu transmettre combien il a fallu se battre et rendre les coups à quelque chose d'invisible, de massif, qui vous bouffe. 

Je me suis accrochée à toutes les branches possibles, et le dessin a été la branche la plus solide. 

A ce moment-là, vous êtes seul : vous ne pouvez plus compter sur sur votre famille qui a peur pour vous parce que vous continuez à travailler pour un journal qui reçoit des menaces de mort. Vous ne pouvez pas non plus en parler à votre conjoint qui aimerait vous aider mais est dans cette incapacité totale de faire quoi que ce soit, qui ne comprend pas, qui culpabilise à son tour d'être impuissant. 

Vous êtes seul avec votre traumatisme qui vous engloutit. 

Si je suis mieux aujourd'hui, c'est parce que j'ai pu m'accrocher au dessin. Mais aussi grâce à la thérapie, et à la parole. J'ai pu évoquer des choses profondes, des images très difficiles qui m'obsèdent.  

Mon obsession était d'avoir ouvert la porte au terroristes. Cette culpabilité m'a poursuivie pendant longtemps. 

Même si je sais que cela aurait pu être n'importe qui d'autre. Je suis seulement partie un peu plus tôt que d'habitude...

Dans ce livre, j'ai voulu montrer simplement ce que j'avais eu en moi au plus profond. C'est comme si j'avais montré mes tripes. Il est ma réponse à toutes les questions qui se posent encore. L'écrire a été douloureux mais je suis contente d'être allée jusqu'au bout."

Dessiner encore de Coco est paru aux Editions Les Arènes BD

Détail d'une planche de "Dessiner encore" de Coco
Détail d'une planche de "Dessiner encore" de Coco / Les Arènes BD

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