Le philosophe Jean-Pierre Dupuy revient sur la manière dont le désastre écologique et ses enjeux sont aujourd'hui pensés et considérés. Théoricien du "catastrophisme éclairé", il s'oppose au fatalisme des collapsologues qu'il juge dangereux quant à l'idée que la population peut se faire de l'avenir.

Collapsologie : faut-il croire au catastrophisme éclairé" ?
Collapsologie : faut-il croire au catastrophisme éclairé" ? © Getty / Barcin

En quelques années, cette thématique est devenue très influente, d'où une plus grande prise de conscience des enjeux liés au réchauffement climatique. D'ailleurs, nombreux sont les collapsologues qui prédisent l'effondrement de la civilisation thermo-industrielle avant 2030. 

À l'occasion de la publication par Philosophie Magazine d'un dossier spécial consacré aux interrogations que pose la collapsologie, le philosophe Jean-Pierre Dupuy était l'invité de l'émission "La Terre au Carré" de Mathieu Vidard. Le philosophe a conceptualisé le paradigme de "catastrophisme éclairé". Une formule qui est paradoxalement devenue une notion de référence pour nombre de collapsolgues avec lesquels le philosophe s’inscrit pourtant en profond désaccord. 

"L'effondrement est possible, mais pas certain"

Jean-Pierre Dupuy reprend à son compte ces mots exprimés par le collapsologue Pablo Servigne pour mieux faire comprendre son opposition à ce qu'il appelle "le consensus actuel" dans la collapsologie. 

"C'est, explique-t-il, une nuance énorme puisque la base de ma critique au sujet des collapsologues, c'est précisément d'aller contre l'idée de présenter les choses comme étant certaines, inéluctables. Et nombre de collapsologues, comme Yves Cochet, donnent une date de l'effondrement qui est 2030. C'est une erreur fondamentale et ça peut être très grave dans la mesure où ils ont beaucoup d'influence".

Le fatalisme fait-il le jeu des anti-catastrophistes ? 

Le philosophe en vient à expliquer que, selon lui, les collapsologues alarmistes conçoivent, contre leur gré, le discours dont se servent tous les anti-catastrophistes pour mieux se faire entendre.

Jean-Pierre Dupuy : "Les collapsologues ont raison sur un point fondamental  : la situation est extrêmement grave. Mais si je suis en colère philosophiquement contre eux, je suis beaucoup plus en colère contre les anti-catastrophistes comme Luc Ferry, Pascal Bruckner, Gérard Bronner, Bruno Tertrais qui disent qu'au contraire tout va s'arranger. 

Et d'une certaine manière, ma critique se fonde sur l'idée que bon nombre de collapsologues  donnent raison à tous les anti-catastrophistes car ils sont la caricature de ce que serait un bon discours catastrophiste. C'est exactement le discours que dénoncent et dont se servent les anti-catastrophistes". 

La catastrophe ne doit pas être pensée comme inéluctable 

S'il établit le même constat catastrophiste que les collapsologues, il précise que, selon lui, la catastrophe n'est pas certaine du tout. C'est ce qu'il appelle "le point de divergence fondamental" : 

"Si on dit que la catastrophe est certaine, on mésestime quelle peut être la réaction des gens face à cela dès lors que l'on pense que c'est certain. Au point qu'une date est donnée pour confirmer cette certitude. C'est comme si nous connaissions la date de notre propre mort au titre individuel, en réalité ça gâcherait complètement notre vie.

Donner une date est une erreur fondamentale !

Le collapsologue cite le psychiatre et philosophe allemand-suisse Karl Jaspers qui l'a beaucoup influencé. Voici ce qu'il disait en 1948, à la sortie de la Seconde Guerre mondiale : 

Quiconque tient une guerre imminente pour certaine contribue à son arrivée, précisément par la certitude qu'il en a. Quiconque tient la paix pour certaine se conduit avec insouciance et nous mène sans le vouloir à la guerre 

Le concept de "catastrophisme éclairé" 

"Les deux certitudes, ajoute-t-il, qu'elles soient pessimiste et optimiste, sont dans tous les cas à éviter complètement car seul celui qui voit le péril et ne l'oublie pas un seul instant se montre capable de se comporter rationnellement et de faire tout son possible pour l'exorciser". 

C'est ce que le philosophe défend en parlant de "catastrophisme éclairé". Une formule elle-même reprise par d'autres collapsologues qu'il critique aujourd'hui dans la mesure où ils l'utilisent, selon lui, à mauvais escient : 

"Je ne l'utilise plus moi-même ce concept parce qu'il a été très mal compris et interprété des deux côtés. On m'a fait dire que le catastrophisme éclairé consistait à tenir la catastrophe pour certaine, chose que je n'ai jamais dite car ce serait absurde de dire une telle chose. 

Il ne faut pas clore l'avenir. Il faut certes annoncer le malheur mais pour faire en sorte que celui-ci ne se produise pas

Pour cela, il faut tenir compte de l'effet de cette parole sur les gens eux-mêmes. Si on dit aux gens que quoi qu'ils fassent l'effondrement est certain et se produira avant 2030, c'est condamner l'avenir. Au point que de nombreuses personnes sont influencées par par les collapsolgues qui s'expriment de la sorte et renoncent à faire des enfants, en estimant que ça ne sert à rien au vu de l'effondrement climatique....

Les collapsologues tiennent le malheur pour certain alors qu'il faut plutôt le nuancer pour donner aux gens la capacité, l'intelligence, l'énergie de faire en sorte que la situation s'améliore. 

Il faut veiller à être vigilant, mais pas sous forme obsessionnelle et paniquée [...] Je suis pour un "ni collapscologue ni anticatastrophiste"

Aller plus loin

🎧 RÉÉCOUTER - Critique de la collapsologie avec Jean-Pierre Dupuy

📖 LIRE - Philosophie Magazine, numéro de février : "Collapsologie. Et vous, croyez-vous à la fin du monde ?"

📖 LIRE - Jean-Pierre Dupuy, "Pour un catastrophisme éclairé" (éditions du Seuil), 2004

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