Comment met-on de la couleur dans une bande dessinée ? Le graphiste belge Jack Durieux a colorisé le deuxième tome des "Cités obscures". Un ouvrage qui résonne avec l’actualité sanitaire. Il explique comment il s’y est pris.

Détail de la couverture de La Fièvre d'Urbicande de Benoît Peeters, François Schuiten, et Jack Durieux
Détail de la couverture de La Fièvre d'Urbicande de Benoît Peeters, François Schuiten, et Jack Durieux © Casterman

Trente-huit ans après les débuts de sa parution dans le magasine A suivre…, La Fièvre d’Urbicande revient. Cette BD visionnaire raconte l’histoire d’une ville coupée en deux par l’accroissement du "réseau", une forme géométrique en apparence anodine : un cube dont on ne voit que les arêtes, posé sur le bureau de "l’urbitecte" Eugen Robick. Cette augmentation énorme détruit les maisons dans lesquelles l’objet pénètre. 

Les deux auteurs, Benoit Peeters et François Schuiten, voulaient que leur BD soit en couleurs mais ce fut impossible pour la première parution. Des essais avaient été réalisés en 1983 : les couleurs étaient tranchées et plutôt dans les tons rouges. La version d’aujourd’hui est teintée de rose. On a demandé pourquoi au coloriste formé au graphisme à la célèbre école belge Saint-Luc. 

Jack Durieux : "La couleur apporte de la vie"

Jack Durieux : "Colorier une bande dessinée, même si on a le dessin, c’est comme si on partait d’une feuille blanche. Tout est à faire pour donner une ambiance. Je ne saurais pas expliquer pourquoi ce choix de couleurs. Il s’est imposé à moi, c’est très intime. 

Benoît Peeters et François Schuiten m’ont donné carte blanche. Cet album est en partie inspiré par l’art déco. J’ai regardé des photos des expositions universelles, et de l’architecture d’Helsinki qui utilise beaucoup de granit rose. La star de l’album étant en grand partie l’architecture de la ville d’Urbicande, l’album risquait d’être triste si je la teintais de gris. J’ai donc pensé au gris rosé de telle sorte que lorsque le soleil tape sur les façades, ce soit assez lumineux".

L’apport de la couleur

"J’espère que la couleur qui donne de la vie apporte une nouvelle lecture de l’album. La version en noir et blanc est plus 'expressionniste' : on est dans la composition pure de cases et de planches. 

Tandis que lorsqu’on passe la bande dessinée en couleur, on est davantage dans une narration "réaliste", et même une narration d’images. 

On peut travailler sur les avant-plans, sur les arrières plans et sur les profondeurs de champ. On est proche du langage de la photographie ou du cinéma. 

Page 84 de La Fièvre d'Urbicande avant et après la couleur
Page 84 de La Fièvre d'Urbicande avant et après la couleur / Benoit Peeters, François Schuiten et Jack Durieux pour Casterman

Avec cette démarche, on espère bien sûr conquérir un public plus jeune, et même reconquérir le public de l’époque de la sortie de La Fièvre d’Urbicande". 

La difficulté du travail sur le noir et blanc 

"Lorsque vous avez des planches très noires, très travaillées comme celles de la BD originale, vous ne pouvez pas vous contenter de mettre de la couleur en-dessous du trait. Cela doublerait le langage. J’ai donc dû mettre en couleurs une partie du trait. Par exemple, François Schuiten faisait des nuages pesants en noir. J’ai dû leur changer de couleur pour les alléger et aller vers davantage de réalisme. J’ai donc travaillé les couleurs sous le trait, mais aussi le trait lui-même". 

La colorisation étape par étape

"A la tablette graphique, on commence par diminuer la définition de la planche en noir et blanc. On copie ce calque que l’on colorie en gris pour créer un gris de soutien. On crée un nouveau calque avec le texte par exemple. La mise en couleur se fait sur un calque indépendant en dessous. On sélectionne et on détoure chaque partie que l’on veut colorier. Il faut penser l’ensemble : on travaille la case puis celle d’à côté, puis on pense à l’ensemble de la planche, puis la double page par rapport à  l’ensemble de l’album. Puis comme je viens de l’expliquer, on travaille sur le trait pour atténuer. 

Le but ultime de ce travail est le livre imprimé. La vibration dans la couleur apparait vraiment à ce moment-là. Une alchimie se fait entre l’encre, la couleur et la fibre du papier. C’est là que le travail prend vie. On a dû rehausser les couleurs pour l’impression car le papier munken et la machine à imprimer à UV les écrasent".

Case de La Fièvre d'Urbicande de Benoit Peeters, François Schuiten et Jack Durieux
Case de La Fièvre d'Urbicande de Benoit Peeters, François Schuiten et Jack Durieux / Casterman

► La Fièvre d'Urbicande de Benoît Peeters, François Schuiten et Jack Durieux est parue chez Casterman

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.