Cette semaine a lieu le Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil. L'auteur jeunesse invité d'Augustin Trapenard s'est replongé en enfance et nous livre un de ses secrets d'écriture, sa madeleine de Proust : le pain perdu...

Le secret de l'écriture à base de pain perdu
Le secret de l'écriture à base de pain perdu © Getty / JMichl

Timothée de Fombelle : "Quand un petit lecteur me demande comment on écrit une histoire, je me mords les lèvres, je me tais, je voudrais avoir quelque chose de merveilleux à répondre, une recette pour écrire. Alors, comme c’est bientôt Noël, ce matin, voilà juste une recette de cuisine, et peut-être, bien fondus dedans, quelques autres secrets. 

D’abord n’écrire que ce qui compte, l’urgent, l’important

Ne garder que ce qui nous tord d’émotion ou d’impatience. Voilà la recette du Pain Perdu d’Aline, ma marraine. Et j’aurais dû me méfier quand elle disait « tiens on va faire du pain perdu », pieds nus dans la cuisine au carrelage ensablé parce qu’on était au bord de la mer, j’aurais dû me méfier, haut comme trois pommes, quand Aline était encore vivante avec sa bière et son short, du mot perdu qui annonçait tout. D’abord, donc, écrire ce qui nous bouleverse. 

Ensuite, faire que tout soit noyé de vie

Tout ce qu’on raconte, les 3 œufs qu’on sort de leur boite avec obligatoirement une plume qui reste collée sur l’un d’eux, les 3 œufs qu’on casse dans un bol et qu’on fouette avec 20g de sucre roux. Noyé de vie et de souvenir, le lait, ¼ de litre, qui tiédit juste à côté sur le feu, "On ne se brûle pas" dit Aline. Le lait où flotte un archipel noir de vanille qu’on a gratté dans sa gousse. Et on a les doigts gluants du gras de la vanille, les doigts qu’on lèche en attendant que ça refroidisse un peu parce qu’il faut savoir parfois ralentir les histoires. 

Et hop, soudain, on mélange le lait et les œufs et le sucre, très vite, on accélère le rythme du texte

Et hop, on plonge à pleines mains dans ce mélange le pain dur, les grosses tranches de pain rassis.

Et jamais de brioche, Augustin ! Jamais ! 

... Parce que jamais sur terre une brioche n’a eu le temps de rassir avant d’être mangée. La « brioche façon pain perdu », c’est impossible, comme "sibyllin", "pas de souci", ou "rétorquer", tous ces mots interdits (Pas de souci, rétorqua-t-il d’un air sibyllin). 

Alors dans la poêle chaude et beurrée, on met le pain gorgé de lait, d’œufs, de vanille. Et on écoute, et on respire, parce qu’à la fin, tout s’écoute et se respire, la langue et le reste, et tout se goûte enfin quand tout est doré très longtemps des deux côtés. 

C’est le Pain Perdu, le pain retrouvé d’Aline.