Covid, attentats, dépression économique, fake news… Et si la pensée du philosophe français, du début du XVIIe siècle pouvait nous aider à penser le monde d’aujourd’hui et à mieux traverser l’époque incertaine. On vous donne sept raisons de se ruer sur les ouvrages de Descartes.

Portrait de René Descartes (1596-1650) d'après Pierre-Michel Alix
Portrait de René Descartes (1596-1650) d'après Pierre-Michel Alix © Getty / Leemage

Les professeurs de philosophie Roger-Pol Droit, Denis Kambouchner et Laurence Devillairs étaient les invités de l’émission Grand bien vous fasse présentée par Ali Rebeihi. Ensemble, ils ont expliqué pourquoi plus que jamais la lecture des livres de l'auteur du « je pense donc je suis » est utile.

Descartes, n’est pas le philosophe qu’on imagine

La vie de Descartes ressemblerait à un roman de cape et d'épée.

Laurence Devillairs explique : « Descartes est celui qu’on n'attend pas, et n’est pas celui que l’on croit. On s'imagine le philosophe dans sa tour d'ivoire. Mais avant de s'enfermer dans une pièce chauffée par un poêle où il a pu avoir cette inspiration grandiose, « Je suis, j'existe », il a d’abord mené une vie de soldat, écrit un traité d'escrime, et s'est intéressé à la musique. Il a même été l'égérie de princesses en exil ou au pouvoir. On imagine aussi qu'il s'est battu en duel pour une histoire d'amour. Sur un bateau, il a bataillé contre des mariniers qui voulaient le voler. 

C'est le meilleur des maîtres de philosophie, alors qu'il n'a pas été professeur de philosophie.

C'est le plus Néerlandais des Français. Alors qu’il dit quelque chose de très français. C’est le philosophe de la méthode et qui ne cesse de dénoncer des paradoxes. 

C'est celui que l’on croit être le fondateur d'une sorte de solipsisme (théorie d'après laquelle il n'y aurait pour le sujet pensant d'autre réalité que lui-même), alors que son « cogito » est complètement habité par d'autres.

On imagine qu’il est cet horrible introducteur en Occident du dualisme âme et corps alors qu'il ne cesse de dire qu'ils ne font qu'un. Il faut s'attendre quand on lit Descartes à se dire que ce n’est pas ce qu'on dit des cartésiens. Car ce philosophe est à la fois au-delà et ailleurs de ce qu'on a dit de lui. »

Une pensée généreuse

Loin d’un discours austère et froid, le philosophe dispense une pensée ouverte à tous.

Roger Pol-Droit est sensible à cette facette du philosophe : « Il y a quelque chose de généreux chez Descartes : le partage des vérités. La fameuse phrase du Discours de la méthode : « Le bon sens est la chose au monde la mieux partagée : car chacun pense en être bien pourvu.… ». Le bon sens ou la raison, c'est la faculté de distinguer le vrai du faux. 

Il ajoute « C'est égal en chacun ». Autrement dit : en ce qui concerne la logique, la recherche de la vérité, on est tous équipés de la même manière. Pour lui, il y a chez chacun d'entre nous, quel que soit son âge, sa culture, son milieu social, cette capacité à distinguer le vrai du faux.

C'est un énoncé d'une égalité démocratique incroyable de la raison absolue, universelle. D’une  certaine façon, Descartes est le père des Lumières. 

La générosité de Descartes consiste aussi à s'aimer soi-même, à savoir aimer ses passions. Parce que si l’on s'aime soi-même, on peut être quelqu'un de bien. » 

Cogito ergo sum 

C’est sans doute la phrase la plus célèbre de la philosophie : « je pense donc je suis » Mais Descartes ne l’a pas écrite comme cela.

Laurence Devillairs raconte : « Cette phrase d'une certaine façon, il ne l'a pas écrite. Si on veut vraiment parler du cogito dans Les Méditations, c'est « sum existo ». Ce qui donnerait en français « je suis, j'existe ». Il n'a pas écrit « je pense, donc je suis ». « Le cogito ergo sum », on le trouve dans la traduction latine du Discours de la méthode. 

Il n’a pas conservé ce « donc » parce qu'il ne lui convenait pas. Cela sous-entendait que la rencontre de moi-même, avec ma propre existence, était le fruit d'un raisonnement. Le « je suis, j'existe » a la force d'un événement, d'une certitude. Cela ne vient pas d'une matière un peu morte du raisonnement par syllogisme : pour penser, il faut être, donc, je pense, or je pense donc je suis. Descartes refuse la philosophie figée et dit : « ce fait qui s'impose à moi et qui me donne à moi-même : je suis, j'existe. »

Pourquoi ajoute-il « j'existe» alors que « je suis » suffirait ? C'est comme s’il voulait donner du poids à cet être. La première vérité de « je suis en train de penser » Je suis en train de penser ou de rêver, ou d'aimer ou de sentir ou d'imaginer. Il y a quelque chose qui se passe en moi qui n'est pas extérieur.

C'est ce qui me donne à moi-même par la pensée, que l’on appelle la conscience. J'ai conscience de penser par la pensée. C'est la force d'une déduction qui pose ma pensée dans la réalité, dans l'être. Ce n'est pas seulement un raisonnement. Il y a une naissance. Je suis donné à moi-même. Dans la réalité, je sais que je suis par la force de la pensée. »

Une pensée claire 

Loin d’une pensée tortueuse, celle du philosophe est d’arriver quelque part.

Laurence Devillairs : «  Descartes est le grand maître de la certitude, de la clarté et de la distinction. Lors de mes premières lectures de Descartes, j’ai été frappé par les chemins de la philosophie qu’empruntait Descartes : ils ne menaient pas nulle part. 

On entend souvent dire que la philosophie est l'art des questions qui ne trouvent pas de réponse. Et que ce qui compte, c'est le chemin. 

Pas chez Descartes : chez lui, l’important est d'arriver. Péguy dit que la philosophie cartésienne, c'est la philosophie où arriver quelque part a un prix unique, et que l'erreur, c'est d’errer. 

Descartes a été un maître de cette exigence intellectuelle qui fait qu'on n'admet pour vrai que des vérités qu'on a examinées et que la certitude d'arriver quelque part est le plus grand prix dans la vie. C'est vraiment le philosophe qui qui donne des chemins, qui arrive quelque part. »

Denis Kambouchner précise : « J'ai trouvé la pensée de Descartes d'une extraordinaire précision. Le clair et distinct ce n'est pas simplement ce que vous trouvez devant vous et qui vous satisfait. 

Le clair et distinct, vous y arrivez à force de d'interrogations, de réflexions. C'est l'objet de tout un travail de la pensée, quand vous vous êtes posés toutes les questions qu'il faut. 

Par rapport à la distinction entre la recherche de la vérité dans les sciences et puis la conduite de la vie, il n'y a pas de la clarté et de la distinction partout, c'est à dire dans la vie. Vous êtes obligés d'agir en situation d'incertitude et, éventuellement, de vous en remettre aux opinions ou aux déclarations d'autres personnes. Donc, tout cela est assez modulé. 

Mais c'est vrai que cette grande entreprise intellectuelle a été mise au point avec un soin extrême après des années d'apprentissage. »

Roger Pol-Droit : « Descartes écrit en français et pas en latin. Il s'adresse dans un vocabulaire aussi simple à tout le monde. Il dit qu’il n’a pas besoin que les gens aient de l'instruction pour le comprendre. » 

Un philosophe du quotidien

Laurence Devillairs : « Toutes les Méditations, sont une philosophie à faire au quotidien. C'est l'idée que la philosophie est un chemin qui nous transforme. On n'est pas le même avant et après. 

La dernière méditation commence par la douleur, sur un cri : « Aïe, ça fait mal ! » qui entraine ce questionnement : « Pourquoi pourrais-je éprouver la douleur si je ne suis qu'un pur esprit ? ». Sa pensée est toujours scandée par des images du quotidien.

On connaît la première méditation avant son : « Mais quoi, ce sont des fous ? » Descartes décrit « Je suis devant mon poêle dans ma salle chauffée avec mon manteau. Je suis en train d'écrire… » 

La philosophie cartésienne est une injonction au quotidien. Si ce que je suis, c'est qu'une chose qui est capable de penser (il dit "une chose" parce que c'est tellement nouveau qu'il n'a pas le vocabulaire). Si je ne pense pas, je ne suis plus. Donc, il peut se faire que si je ne pense pas au quotidien ici et maintenant, ma vie s'efface. Il y a donc un impératif de la pensée au quotidien »

Denis Kambouchner ajoute : « Pour Descartes, la philosophie est une pratique quotidienne. Elle implique une certaine discipline sur des sujets qui peuvent varier. Ce n’est pas pour rien qu’il appelle son livre majeur en philosophie Les méditations. C'est un terme emprunté à la littérature spirituelle qu’il a transposé évidemment à l'exercice philosophique. Ce doit être une discipline quotidienne. Il philosophe tous les jours.

Surtout, il ne s'intéresse pas seulement à des sujets purement abstraits. Le penseur accorde un intérêt égal à ce qu'il appelle la recherche de la vérité dans les sciences, à ce qu'il appelle la conduite de la vie. « Comment dois-je me conduire ici et maintenant par rapport à tel ou tel problème qui se pose à moi ? » Toute la partie morale de son œuvre concerne justement la manière de gérer toutes les situations. » 

Un exemple d’application de sa pensée à un élément contemporain : les fake news

Pour penser les fausses informations, ou les théories du complot l'aide du philosophe est utile.

Roger Pol-Droit : « Descartes peut nous être utile dans le domaine des fake news par son exigence de clarté et sa confiance dans le raisonnement et dans la raison. On pourrait avoir l'impression que les complotistes seraient cartésiens parce qu'ils doutent même ce qui peut paraître le plus évident. Il y a quelque chose chez eux qui ressemblerait à la démarche de Descartes mettant en cause des évidences habituelles pour la recherche d'une vérité. 

Mais l'important, c'est le résultat. 

Par la raison et en dehors de la raison, Descartes fait confiance à ceux qui savent, à ceux qui ont plus d'expérience. Il reconnaît qu'il y a des gens à qui on doit et on peut faire confiance, que ce soit des médecins, des savants, des politiques, des ingénieurs, des gens expérimentés. Il y a donc chez lui le double mouvement recherche par soi-même de la vérité. 

Et puis, pour la vie pratique, très souvent, vous faites confiance dans le fait que le Japon existe même si vous n’y êtes pas allés. Il faudrait être fou pour croire qu’il y aurait un complot universel pour faire croire qu'il y a des Japonais alors que c'est juste un fait !  

Le complotisme, c'est une raison devenue folle, une sorte de doute pathologique.

La Covid-19 fait peur, alors on s'invente de fausses certitudes. »

Denis Kambouchner donne une méthode inspirée de Descartes  : « Contre les fake news, il y a premièrement, la discipline cartésienne qui consiste à douter de ce qu'on pense soi-même, à se le demander : « est-ce que j'ai bien raison de penser ce que j’incline à penser ? ». 

Deuxièmement, une partie de cette discipline consiste à déterminer quelles questions je suis capable de résoudre par moi-même et sur quelles questions, au contraire, je dois m'en remettre à d'autres. Et donc, il y a une affaire de compétence reconnue à soi-même très importante. Quand on s’improvise spécialiste, que l’on fait comme si on était plus expert que les experts, il y a quelque chose qui cloche. 

Troisièmement, l'affaire du grand complot. Descartes construit « une figure du malin génie qui me trompe ». Le grand historien de la philosophie Henri Gouhier, appelait cela une hypothèse méthodologique. L'affaire du grand complot n'a pas la moindre plausibilité. Et on peut voir que ceux qui soutiennent cette théorie se contredisent quelque part en de nombreux points. » 

La fréquentation d’un génie

Denis Kambouchner : « Il faut aller lire son œuvre, se confronter à ses textes. Tout comme vous ne visitez pas un pays qu’à la lecture des guides, pour connaître Descartes, il faut le lire. Descartes est un grand génie.  Et fréquenter un génie de la philosophie, ou de la littérature, de la musique, ou du sport fait du bien. Celui-là, il est souvent difficile, mais si vous lisez ces textes de morale, vous serez chez vous. »

ECOUTER |  Grand bien vous fasse sur Descartes 

Aller plus loin 

ECOUTER La Marche de l'histoire sur Descartes

REGARDER | Je rêve donc je suis - La chronique d'Isabelle Sorente 

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