Cette année pour la 5e fois, à l'occasion des Journées du patrimoine, sont organisées des visites autour du matrimoine dans plusieurs villes de France, à l'initiative de diverses associations. Comment cette notion est-elle si rapidement entrée dans les habitudes ?

En Normandie, les journées du Matrimoine proposent 56 projets artistiques et culturels dans 44 lieux des 5 départements
En Normandie, les journées du Matrimoine proposent 56 projets artistiques et culturels dans 44 lieux des 5 départements © Comité HF Normandie pour l'égalité femmes-hommes

Elle n'en croit pas ses yeux. En parcourant les différents programmes matrimoine des 20 et 21 septembre prochains, Marie Guerini, coordinatrice générale d'HF Île-de-France, n'imaginait pas, il y a cinq ans, que les premières tentatives de faire découvrir toutes les femmes oubliées de l'histoire et leurs œuvres, donneraient lieu à tant d'initiatives. 

Cette année, HF propose 13 parcours, visites, spectacles à Paris. HF Normandie a concocté pour toute la région, 56 projets artistiques et culturels dans 44 lieux des cinq départements. En Auvergne- Rhône-Alpes, le comité HF, invite le public à 27 rendez-vous, de Die à Villeurbanne, en passant par Lyon et Montluçon.

Depuis 2015, a paru le livre d'Édith Vallée répertoriant 20 itinéraires sur le matrimoine à Paris, des étudiants ont créé une carte interactive qui répertorie sculptures, fresques, architectures, ateliers d'artistes. À l'université Paris 8, un laboratoire d’études a abrité un projet de recherche intitulé "genre, création artistique et matrimoine", mené par Charlotte Foucher Zarmanian et Hélène Marquié. L’association "Le deuxième texte" a organisé des ateliers pour fournir Wikisources en textes d'autrices au siège de Wikimédia France. Cela permet d'inciter la mise en ligne des ouvrages du domaine public, c’est-à-dire écrits par des personnes mortes depuis plus de 70 ans. 

On pourrait ici multiplier les exemples, mais le résultat est là, et étonne même celles par qui le mot et l'histoire du matrimoine sont revenus dans notre actualité.

Le mot ne fait plus peur

Aurore Evain, artiste et historienne, refuse d'être considérée comme la première par qui le matrimoine est revenu en grâce, mais c'est par ses recherches qu'elle a contribué à documenter ces pages manquantes de l'histoire des arts en France. En tant que membre du collectif HF Île-de-France, elle a proposé dès 2015 de créer un événement autour du matrimoine. Le mot lui-même a été raillé, alors qu'il date du XVe siècle. Il y a eu une polémique sur son inscription dans les pages de Wikipédia et une dispute au Conseil de Paris quand les Verts ont proposé que les journées du Patrimoine soient aussi celles de Matrimoine, en 2017. 

Mais le grand public a assez vite ignoré les critiques, et a compris que c'était aussi "une approche différente de l'histoire de France, plus locale", comme l'explique Marie Guerini. "Aujourd'hui, ça ne fait plus peur" poursuit-elle, car "le matrimoine parle des femmes du passé. Cela fait moins peur que le féminisme d’aujourd’hui, parce qu’elles ne sont pas vivantes. Par ailleurs, on nous demande de faire des journées du matrimoine plusieurs fois dans l’année, car les jeunes filles réclament des modèles féminins". 

Des modèles féminins pour l'Éducation nationale 

L'époque contemporaine semble plus sévère avec les femmes. En 2015 la république ne consacra aux femmes aucune de ses commémorations officielles, et la Comédie française n'a accordé aux autrices aucune entrée dans son prestigieux répertoire entre 1958 et 2002.  

En exhumant tous ces noms d'autrices de théâtre, compositrices, architectes et toutes leurs œuvres, Aurore Evain, puis d'autres à sa suite, ont permis de les faire connaître aux créatrices d'aujourd'hui. Elles se sont emparées de ces œuvres oubliées, pour les faire jouer sur scène. Aujourd'hui, explique Aurore Evain, un nouveau pas est franchi, puisque "tous les mois, je reçois des mails d’enseignantes qui demandent des titres de pièces d'autrices du passé, alors que les programmes officiels de l'Éducation nationale ne bougent pas".  

Si les lycéens et lycéennes restent cantonnés à l'étude de Molière, Corneille et Racine, les éditions Talents Hauts ont engagé une série de publications avec sa collection 'Les Plumées'. Talents hauts publiera par exemple l’hiver prochain Le vieillard amoureux, une pièce comique du  XVIIe siècle de Françoise Pascal, premier texte d'autrice à avoir été joué par des comédiens professionnels. Aurore Evain, quant à elle, est en résidence depuis quatre ans au théâtre de Guyancourt dans les Yvelines. En janvier prochain, le théâtre programme une tragédie de Anne-Marie du Bocage, créée en 1749. A Vincennes, elle soutient ardemment la représentation fin novembre de La Folle Enchère de Madame Ulrich (l'une des premières pièces de femmes jouées à la Comédie-Française, en 1690), au Théâtre de l'Epée de Bois de la Cartoucherie, dans une salle de 300 places. 

Désormais, l'association Feminists of Paris, vendent aux touristes des parcours dans la ville, pour des sommes allant de 15 à 49 euros. Success makes business. Le matrimoine a donc conquis les cœurs et certains esprits. Il reste encore beaucoup de chemin à faire. À ce jour, les correcteurs automatiques, y compris le logiciel Antidote qui assiste nombre d'utilisateurs dans leurs productions écrites, ne connaissent pas le mot "matrimoine". Cet article a donc été rédigé sans leur secours.  

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