[ Chaque vendredi, le journaliste Nicolas Filio lève le voile sur les images fausses ou trompeuses circulant sur le web ]

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Il existe de multiples images où notre satellite naturel s'impose majestueusement au-dessus d'un paysage terrestre. Voici quelques astuces permettant de savoir s'il a été aidé en cela par un logiciel de retouche photo.

"Giraffes at Full Moon"
"Giraffes at Full Moon" © composition photographique de Tony Antoniou - 2012

« La Lune est pleine et on ne sait pas qui l'a mise dans cet état » , a écrit Alphonse Allais . On peut se poser une question identique à propos de certaines images répandues sur internet. L'astre nocturne est propice à la rêverie et certains artistes s'emballent un peu lorsqu'ils l'intègrent à leurs créations. Certaines mises en scène à succès sont toutefois assumées. Ainsi, l'auteur de l'image qui ouvre cet article, Tony Antoniou , avoue : « J'aimerais dire que j'ai pris cette photo telle que vous la voyez. Sans vouloir ruiner la romance, je dois dire que j'ai réalisé un montage à partir de deux images que j'ai prises à deux endroits différents avec deux objectifs différents. Les girafes ont été photographiées au Longleat Safari Park [en 2011] et la Lune dans mon jardin avec un objectif 150mm-500mm. » Et vous savez quoi ? Le parc et le jardin se situent tous les deux au Royaume-Uni.

Téléobjectif ou grand angle ?

«Il est possible d'obtenir une photo de la Lune apparaissant vraiment grosse , à l'aide d'un téléobjectif, explique Tony Antoniou. Si vous avez une longue focale, que la Lune est près de l'horizon et que vous êtes assez loin du sujet que vous voulez placer devant la Lune, il est possible d'obtenir ce type de photo . » Sur sa photo, ce n'est pas tant la taille de notre satellite que le détail de l'herbe et des branchages qui révèle notamment le trucage. Cette vue d'une Lune quasi monstrueuse, par exemple, est tout à fait réelle.

On ne peut pas en dire autant de la photo suivante, pourtant moins impressionnante, mais très populaire en ligne :

On peut voir la route à peu près telle qu'on la verrait à l'œil nu si on se tenait au beau milieu. La Lune ne nous paraîtrait alors certainement pas aussi grosse. A moins d'avoir des yeux avec un zoom intégré ou que la fin du monde soit vraiment proche. Le paysage et l'astre n'ont clairement pas été pris en photo avec le même type d'objectif.

Il y a aussi un problème de luminosité dans cette photo, note l'astrophotographe Laurent Laveder. Quand la Lune est pleine, elle se trouve à l'opposé du Soleil par rapport à la Terre, et elle se lève à l'horizon lorsque celui-ci se couche. Si la route est éclairée par le crépuscule, alors le ciel ne devrait pas être complètement noir.

A l'horizon, la Lune n'est pas parfaitement ronde

«Sur cette photo, la Lune est trop parfaite pour être réelle », observe Laurent Laveder. «Lorsqu'elle apparaît à l'horizon, elle n'est jamais nette parce son image traverse une grande épaisseur d'atmosphère. On voit la Lune comme ces objets qu'on regarde au-dessus d'un barbecue allumé. De plus, son disque devrait être aplati du fait de la réfraction atmosphérique. »

La remarque vaut aussi pour cet autre grand succès : l'incroyable pleine Lune en Australie.

«Sur cet horrible montage, la Lune devrait également avoir une teinte rouge », remarque l'un des passionnés d'astronomie aux commandes du compte Twitter FakeAstropix. L'atmosphère diffuse en effet les ondes courtes (bleutées) et ce sont les ondes longues (oranges, rouges) qui nous parviennent.

Un indice éclairant : la luminosité

«Quand on photographie la pleine Lune, on ne peut pas avoir les étoiles, sauf à la surexposer », ajoute Laurent Laveder. La surexposer, c'est alors dire adieu au détail de ses mers et de ses cratères.

Plus elle s'élève, plus la Lune est brillante. Il faut un temps de pose de plus en plus bref pour qu'elle n'apparaisse pas comme un globe uniformément lumineux. Or, plus la vitesse d'obturation est rapide, plus les personnages, les objets et les bâtiments présents dans le champ s'obscurcissent. Laurent Laveder joue avec ces paramètres pour une série qu'il appelle «Moon Games » ou «Jeux lunaires ».

"Moon Games"
"Moon Games" © par Laurent Laveder - 2006-2009

Il invite à se méfier des scènes en mouvement devant la Lune. La photo où sa compagne Sabine attrape la Lune au lasso, par exemple, « elle a été prise avec un temps de pose d'1/6e de seconde. Il s'agit en fait d'un tube en plastique fondu et modelé, un véritable lasso ne serait pas resté en l'air aussi longtemps. »

« Il faut également choisir entre faire la mise au point sur la Lune ou sur le personnage au premier plan », explique le photographe, qui s'autorise parfois un montage, mais le précise, comme c'est le cas avec la photo de la Lune encadrée, composée de deux prises de vue réalisées à quelques secondes d'intervalle, l'une focalisée sur la jeune femme, l'autre sur le disque lunaire .

L'heure du crime

Plus on a de détails sur une photo, comme le lieu et le jour de la prise de vue, plus on a de chances de détecter l'éventuel photomontage . On peut ainsi savoir si l'image coïncide avec les phases de la Lune. A noter : lorsque cette dernière est croissante, on l'observe en première partie de nuit et lorsqu'elle est décroissante, en deuxième partie, en allant vers l'aube. Dans l'hémisphère Nord, le premier croissant a les pointes tournées vers la gauche. Dans l'hémisphère Sud, c'est vers la droite. C'est le genre de détail qui a fait dire à l'astronome Phil Plait que les Simpson nous mentaient et ne vivaient en fait pas aux Etats-Unis. A moins que cela prouve seulement que les auteurs du dessin animé ne connaissent rien aux étoiles.

La taille de la Lune à l'épreuve des maths

On l'a vu avec la photo de la Lune au bout de la route, il est parfois assez évident qu'on a affaire à une photo prise au grand angle ou avec un objectif standard (35-50mm) sur laquelle on a collé une image de la Lune prise au téléobjectif. Parfois, il est plus difficile de se prononcer rapidement. C'est le cas avec cette photo de New York vue de nuit :

Chassant les fausses photos d'astronomie sur internet, le collectif FakeAstropix affirme pourtant que la Lune est environ neuf fois trop grosse sur cette photo. Comment parvient-il à cette conclusion ?

Grâce à la trigonométrie. Mais ne fuyez pas !

J'ai dû faire quelques recherches, raconte l'un de ces passionnés d'astronomie. J'ai reconnu la vue : le Chrysler Building est photographié depuis l'Empire State Building. J'ai ensuite utilisé Google Maps pour calculer la distance entre les deux bâtiments, j'ai cherché les dimensions du Chrysler Building dans sa partie haute et cela m'a permis de déterminer l'angle de vue.

« La chose à retenir c'est que le diamètre apparent de la Lune est toujours de 0,5 degré* », explique FakeAstropix.

Essayons de calculer l'angle de vue de cette photo par nous-mêmes : le Chrysler Building mesure 60m de large et s'amincit à mesure qu'il s'élève. Dans la configuration de cette photo, il doit y avoir au maximum 40m entre la gauche et la droite de la tour. Si on duplique le Chrysler Building pour le juxtaposer sur toute la largeur de l'image, on peut le faire entrer 6 fois. La largeur de notre image est ainsi d'environ 240m. La distance entre le Chrysler Building et l'Empire State Building est d'environ 850m. Nous pouvons dès lors calculer notre angle de vue. Il est de presque 16 degrés**. La Lune dont le diamètre apparent est de 0,5 degré devrait pouvoir entrer 32 fois dans la largeur de notre image. Or, on serait bien en peine de le faire plus de quatre fois. Elle est donc au moins 8 fois trop grosse. On retrouve un résultat quasiment équivalent à celui de FakeAstropix, qui a utilisé une méthode similaire mais s'est basé sur la taille de l'aiguille au sommet du Chrysler Building.

Le détail qui tue

Parfois, l'auteur d'un montage photo lunaire vous simplifie la tâche en se tirant un énorme boulet de canon dans le pied. Comme avec cette image :

Pourquoi se satisfaire d'une Lune lorsqu'on peut en avoir deux, reflet aidant ? Réponse : Parce que dans ce cas-là, il ne faut pas se contenter de dupliquer l'astre, de le coller n'importe où et de ne pas tenir compte de la déformation due au mouvement de l'eau. La photo d'origine, d'ailleurs prise de jour, montrait bien une réflexion trouble. Voilà comment une manipulation pas assez réfléchie donne un photomontage con comme la Lune.

  • ce résultat s'obtient en calculant l'angle formé par deux lignes reliant la surface de la Terre à deux points diamétralement opposés de la Lune. L'explication la plus claire que j'aie trouvée est en anglais.

** arctan (240/850) = 15,77°

Vous pouvez me signaler les images fausses ou suspectes que vous voyez passer sur Internet cGFyIG1haWw= ou sur Twitter :

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