Les mots de la crise du coronavirus sont rapidement entrés dans notre vocabulaire. Mais d’où viennent-ils ? Sont-ils utilisés comme il le faudrait ? Les réponses de Jean Pruvost, professeur de lexicologie et de Laelia Véron, linguiste, dans l’émission Grand bien vous fasse avec Daniel Fiévet.

Comment naissent et meurent les mots ?
Comment naissent et meurent les mots ? © Getty / fitri iskandar zakariah

Une naissance mystérieuse

Jean Pruvost explique : « Les mots naissent de manière mystérieuse, on ne connait pas exactement leur origine. On pense que le langage est né de cris qui ont été poussés et auxquels on a associé une action. Puis il y a des constructions. Pour le mot coronavirus, on voit bien que l’on joue avec les mots "virus" et "corona" dont on fait un seul mot. Autre exemple, avec le mot grec "cyber" (informatique), on construit le cyber-apéro. 

Parfois on invente, et d’autres fois on joue avec des emprunts à d'autres langues dont on pourrait se passer, comme « cluster » ("grappe" en anglais) que l’on pourrait remplacer par « foyer ». Les mots naissent, s’échangent, s’enrichissent et deviennent une famille, puis entrent dans le dictionnaire. 

Influencer l’usage de la langue 

Laelia Véron : « On ne peut pas dire aux gens quel mot utiliser plutôt qu’un autre. Mais on peut donner un « coup de pouce à l’usage » de certains mots grâce aux dictionnaires, à l’école, aux documents administratifs, et aux médias qui peuvent mettre en valeur « divulgacher » plutôt que « spoiler », par exemple. Souvent, il faut une démarche volontariste pour trouver l’équivalent français d’un mot anglais. Et on ne peut pas aller contre un usage massif d’un mot. »

« Confinement » une jolie histoire de glissement 

Jean Pruvost : « C’est une belle histoire. « Confins » vient du latin « con » (« avec ») et « finis » («fin ») qui a donné le confin, nom masculin singulier, qui a pris, au pluriel, le sens de « limites d’un pays ». Là-dessus, on crée « confiné » et « confinement » qui est le fait de limiter un territoire puis l’endroit où l’on met un malade, et l’emprisonnement. Enfin on en vient à un mot très récent : « déconfiner », sur le même principe que  « construction » et « déconstruction ». Le mot « déconfinement » est entré dans l’usage courant, il risque d’entrer dans le dictionnaire, même si sa construction est étrange : « con » c’est « avec » et « dé », l’inverse : la séparation. »

La période est particulièrement propice à la création de nouveaux mots, mais pas toujours utilisés à bon escient

Jean Pruvost : « « Confiversaire », « confinapéro », « coronapéro »… Ce sont des mots valises assez plaisants. Il y a aussi « distanciation sociale » qui existe depuis des années dans les dictionnaires et qui marque la distance entre les pauvres et les riches.
Il vaudrait mieux parler de « distanciation physique ». 

Ce qui est merveilleux, c’est lorsqu’on nous disait : « Restez à la maison ». Rester, c’est être là où on est, où l’on habite, et "maison" vient de "manere" qui veut dire rester. Donc cela revenait à nous dire « restez, restez ». 

Dans le même ordre d'idées, il faudrait dire la Covid-19, et pas le Covid-19, parce que Covid est un acronyme qui s'accorde avec le genre de son mot principal. Covid est la contraction en anglais de "corona virus disease" ce qui donne en français "maladie du coronavirus".

Ces mots nouveaux ne seront pas tous appelés à rester

Laelia Véron : « Les lexicographes qui décident si les mots entrent dans le dictionnaire ou pas s’interrogent pour savoir si c’est un effet de mode, ou si le mot est appelé à servir souvent et longtemps. 

Si la situation ne s’améliore pas, on peut parier que les mots resteront. Le mot « confinement », même si c’est un néologisme, s’est imposé parce que son utilité est claire. 

Pour « quatorzaine », malgré les apparences, ce mot existait déjà depuis le XIXe siècle. Lorsqu’un nouveau mot apparaît dans l’usage, on résiste parce que cela change nos habitudes. Mais la langue devient riche en inventant de nouveaux mots. » 

Avec : 

  • Jean Pruvost, professeur de lexicologie
  • Laelia Véron, linguiste, enseignante chercheuse
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