En cette période de confinement, vous pensez peut-être à écrire. Certains ont même sans doute déjà pris leur stylo, leur clavier et leur courage à deux mains. Les romanciers Erik Orsenna, Frédérique Deghelt et Yasmina Khadra vous donnent leurs trucs et astuces pour vous y mettre... et persévérer.

Yasmina Khadra, Frédérique Deghelt et Erik Orsenna livrent leurs précieux conseils d'écriture
Yasmina Khadra, Frédérique Deghelt et Erik Orsenna livrent leurs précieux conseils d'écriture © AFP

Vous vous sentez une âme d'auteur ? Ça tombe bien, vous avez du temps libre en cette période de confinement. Pourtant, rien n’y fait : devant la feuille blanche ou votre logiciel de traitement de texte, impossible d’extirper le moindre mot de votre cerveau et de le coucher sur le papier. Pas de panique, vous êtes entre de bonnes mains : Erik Orsenna, écrivain membre de l'Académie française, Frédérique Deghelt, romancière qui anime des ateliers d'écriture, et Yasmina Khadra, grand écrivain algérien multi-récompensé, vous donnent leurs petites astuces pour vous y mettre. Et surtout, continuer.

Aménager son quotidien

Le premier conseil de Frédérique Deghelt, c’est de bien organiser son écriture dans le temps comme dans l'espace. "Il faut écrire toujours au même endroit dans son appartement", conseille celle qui anime aussi des ateliers d'écriture. Que ce soit au coin de la fenêtre ou sur la table de la cuisine, "c’est bien de ritualiser ce moment, d'avoir un espace réservé."

Quand écrire ? Là encore, Frédérique Deghelt préconise la constance : "Par exemple, si vous vous sentez bien quand tout le monde est couché, entre minuit et deux heures du matin, il faut toujours écrire à ce moment là : il va falloir installer l’écriture dans votre vie."

Erik Orsenna abonde : "Chacun écrit comme il veut, mais il faut une régularité, écrire absolument tous les jours !", lâche l'académicien, pour le moins graphique : "C’est une sorte de réflexe physiologique, comme aller pisser. Il faut une discipline."

Une discipline que Yasmina Khadra pousse plutôt loin, lui qui va jusqu'à jeûner quand il écrit un roman : _"Quand j’écris je ne mange pas, je ne bois rien. Je suis complètement otage de mon texte."  _Chacun jugera du degré d'ascétisme à adopter.

Comment s'y mettre ?

"Il faut se laisser écrire. Si ce n'est que des mots au début, ce n'est pas grave, c'est ce qui vous passe par la tête. Si vous en voulez à votre conjoint de ne rien foutre à la maison depuis un mois, c’est ça qu’il faut écrire", conseille Frédérique Deghelt.

Faut-il avoir un plan d'écriture en tête ? En tout cas, c'est comme ça que fonctionne pour Yasmina Khadra : "Il faut une vision, une histoire à proposer. Il faut échafauder un plan. Je vois d’abord l’histoire dans ma tête, toute l’histoire doit déjà être bouclée." Ceci étant, "on peut aussi partir à l’aventure", concède-t-il. C'est d'ailleurs ainsi que procède Erik Orsenna : "Il y a des gens qui font des plans, moi je ne fais pas de plan, j’avance petit à petit." À chacun sa technique donc.

Donner vie à des personnages forts

La clé d'un bon roman passe souvent par une caractérisation marquée des protagonistes. Une singularité, une personnalité complexe et fouillée...  Pour Yasmina Khadra , il faut réussir à ce que le personnage héros du roman "devienne une personne à part entière." Autrement dit, "il faut qu’il ait des convictions, des états d’âme. Il faut, en outre, être soi même surpris par son personnage et vivre pleinement ses émotions."

Pour Frédérique Deghelt, cela passe par une documentation pour donner chair au personnage. "Il a grandi là, il a vécu là, à tel moment… Si vous inventez un personnage qui évolue dans le monde réel, qu’au même moment il y a eu un attentat et que ce personnage n'en parle pas, ce n’est pas crédible."

Un bon personnage, c'est enfin une bonne désignation, souligne Erik Orsenna : "Il faut donner des noms et des prénoms qui soient bien choisis ! Prendre des exemples soit chez Modiano ou Simenon, experts en la matière."

Construire un univers fouillé

La bonne écriture, qu'elle se situe dans un monde réel ou fictionnel, "passe par un univers crédible", selon Frédérique Deghelt : "Dans 'Soumission' de Houellebecq, par exemple, tout est vraisemblable, c’est ça qui fait peur ! Il faut créer un vraisemblable."

Erik Orsenna conseille de son côté des "lieux précis, pas généraux, faire très attention à la géographie, à l’heure durant laquelle on raconte." En ce sens, il y a une règle absolue et paradoxale selon l'académicien : "Plus vous voulez être général, moins vous touchez les gens. Plus vous êtes singulier et détaillé, plus vous touchez le grand nombre."Un univers complet, fourmillant de détails, donnera vie à votre écriture et envie au lecteur.

Ne pas en faire trop dans l'écriture...

Autrement dit, au placard les circonvolutions, les figures de style à outrance et les formules verbeuses. "L’idée c’est d’être le plus simple, le plus concret possible", estime Erik Orsenna. "Il ne faut pas sur-écrire mais plutôt se faire chroniqueur, qui décrit de façon simple des scènes émouvantes, scandaleuses. Surtout, si c'est votre objectif, il faut raconter le réel : avant de faire de la littérature, essayer d’être des reporters."

"S’écouter écrire, comme s'écouter parler, ça ne marche jamais", confirme Frédérique Deghelt : "Vouloir faire des belles phrases, caser tel mot, ne fonctionne pas." 

La délicate étape de la relecture

Erik Orsenna conseille absolument d'aller au bout de l'histoire avant de la relire soi-même, _"sinon vous retravaillez sans cesse et vous n’arrivez à rien."  Et surtout, ne pas se laisser décourager par une relecture que vous jugez décevante, signale Frédérique Deghelt : "Ceux qui sont en train d’écrire en ce moment, qui ont tendance à dire que c’est nul, qu'il faut jeter leur texte au feu, je leur conseille de continuer. Et une fois le confinement fini, de relire le texte : là ils auront une autre vision."_

Puis, choisir précautionneusement les personnes auxquelles vous soumettez votre texte. "Moi par exemple j’ai toujours les mêmes lecteurs, indique Erik Orsenna, des amis aux avis différents qui vont être implacables et me dire si ils ont envie ou pas de tourner la page." 

Les proches ? "Surtout pas !", lâche Frédérique Deghelt. "Parce qu’il y a un enjeu. Il faut demander à sa libraire ou à sa bibliothécaire de transmettre votre texte à un grand lecteur ou lectrice. Quelqu’un qui ne vous connaît pas, qui vous dira qu’entre la page 25 et 78 il s’est emmerdé." C'est dit.

Persévérez ! 

"Tout le monde commence : la différence, c’est continuer ou pas"

note Erik Orsenna. "Pour être un écrivain il faut aimer deux choses : la solitude et la continuité." Autrement dit, ne pas abandonner votre projet, même après la fin du confinement.

Et surtout, du travail, encore du travail, juge Frédérique Deghelt : "Si vous abandonnez c’est que vous ne fournissez pas le travail requis. L’inspiration c’est 2%, le travail c’est 98%. Et tout le monde n’accepte pas de fournir cette masse de travail." Sans oublier un sacrosaint principe : en plus d'être un travail, "l’écriture doit être un plaisir."

À vos crayons et claviers ?

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