Dans "Ce qu'il reste de nos rêves", Flore Vasseur retrace la vie d'un génie de l'internet, Aaron Swartz. Il s'est suicidé en 2013, à l'âge de 26 ans. Militant de la liberté d'expression, il était poursuivi par la justice américaine pour le piratage de fichiers. Portrait d'un idéaliste comme on n'en fait plus.

Ce qu'il reste de nos rêves, de Flore Vasseur
Ce qu'il reste de nos rêves, de Flore Vasseur © Editions des Equateurs

Il est fort probable que vous n'avez pas entendu parler d'Aaron Swartz, ni de sa vie, ni de sa mort en 2013. Sa vie fut courte, brillante et exaltée. Sa mort sonne comme une honte pour la démocratie et pour l'Amérique, et c'est le parti que défend la romancière Flore Vasseur, en publiant aux éditions des Equateurs, "Ce qu'il reste de nos rêves".

C’est quelqu’un qui a essayé de faire un internet pour tous, dans le sens de l’intérêt général

À 8 ans, il savait coder. A 14 ans, il participe à l'invention du flux RSS et du principe des Creative Commons, et commence à fréquenter le Massachusset Institute of Technology, le MIT, avec Tim Berner-Lee, le père du web. Issu d'une famille engagée et militante, notamment antinucléaire, il nourrit l'utopie d'un internet qui serait le lieu du partage des connaissances pour tout le monde, et le lieu de la redistribution des cartes du pouvoir. Naturellement, il est aussi proche de la fondation Wikimedia de Jimmy Wales.

Parmi ses mentors, on compte aussi Larry Lessig, brillant professeur américain, auteur d'un texte fondateur Code is law, publié dans le Harvard Magazine en 2000. Cet article démontrait que le caractère incontrôlable du Net était néfaste au développement du commerce et que donc, le monde du commerce s'arrangerait bientôt pour en modifier le code à sa guise. Anonymat et liberté d'expression seraient donc mis à mal. Ainsi fut fait : les codeurs ont programmé internet à des fins commerciales ou marchandes. L'utopie du partage a perdu, le profit a gagné. L'utopie de Swartz était au tapis.

C'est pour lutter contre cela qu'il a notamment écrit le Manifeste de la guérilla pour le libre accès. Dans ce texte, il constatait qu'il fallait en passer par la désobéissance civile pour que les connaissances du passé comme de l'avenir soient à la portée de tous,  et il terminait par ceci : "Lorsque nous serons assez nombreux de par le monde, nous n’enverrons pas seulement un puissant message d’opposition à la privatisation de la connaissance  : nous ferons en sorte que cette privatisation appartienne au passé. Serez-vous des nôtres  ?"

"Quand on a accès à autant d’intelligence, le devoir moral est de partager", selon Aaron Swartz

Aaron Swartz avait 21 quand il a écrit ce texte. Quelque temps plus tard il le met en application, en téléchargeant un très grand nombre de textes scientifiques de l'éditeur JStor. Il les télécharge, et garde les fichiers. Très vite, il est arrêté et il entre alors dans un tunnel cauchemardesque au bout duquel il n'a pas vu de petite lumière. La justice américaine a fait de son cas un exemple.

Pour Flore Vasseur, "il est l'enfant de son époque et un pur produit du MIT et c'est cela même qui l'a amené à ce piratage . Le MIT, la plus grande fac du monde (en tout cas sur les math et la technologie), encourage la culture du hack et du piratage. Car selon elle cette transgression est créatrice.  L’affranchissement des règles est dans la culture même de cette université. Aaron est dans ce paradis qui autorise ces transgressions, et se met à télécharger des millions d’articles académiques verrouillés par JStor car il ne comprend pas pourquoi un matheux de Nairobi n’a pas accès aux travaux de ces collègues de Standford". 

"Quand on a accès à autant d’intelligence, le devoir moral est de partager, selon Aaron. Pour que l’humanité progresse : il ne comprend pas qu’on fasse du business avec ça. Donc il télécharge ces publications, il n’en fait rien, il stocke, et le FBI l’arrête comme un criminel. C'est la justice qui l’accule car JStor se retire de l’action, puisqu'il n'y a pas eu enrichissement ou préjudice. Mais le gouvernement Obama attaque en son nom propre pour 13 délits, qui peuvent justifier 35 ans de prison et 1 million de dollars d’amende. Il a 24 ans, c’est un prodige et il n’a jamais nui à personne" 

Flore Vasseur raconte le terrible destin d'Aaron à travers son propre prisme. Elle est le personnage du livre qui enquête.  Ex-enfant des années 2000 que les attentats du 11 septembre à New York "ont laissée nue", elle a brillé en tant que snowboardeuse et aurait pu, diplôme  d'HEC en poche, surfer sur les profits croissants de l'industrie du luxe pendant longtemps. Mais à voir les requins de la finance croquer l'humanité sans vergogne, c'est son talent d'écriture qui l'a emporté. Ainsi est-elle devenue romancière avec Comment j'ai liquidé le siècle, En bande organisée ou Une fille dans la ville. Elle observe inlassablement toute forme de résistance face à ces grands systèmes, de la finance, de la surveillance, et cherche les failles et les grains de sable qui les feront vaciller, comme ont vacillé un jour les superbes et arrogantes tours du World Trade Center.

"Obama ne s’est pas trompé, il a envoyé un message clair à toute cette communauté"

La thèse de Flore Vasseur concernant le cas Swartz et l'acharnement de la justice américaine contre ce gamin mal fagoté, génial et lunaire, c'est la panique de l'État : 

"Cette affaire arrive à un moment où les autorités paniquent devant les personnes qui maîtrisent la technologie ; Assange accuse avec Wikileaks et la révélation de nombreux scandales, Snowden n’est pas encore sorti du bois ; mais il y a cette panique à l’égard d’internet et de la jeunesse et de ce qu’elle pourrait en faire. Dans le film War Games, en 1983, un enfant s'immisce dans les ordinateurs et intervient sur le bouclier antimissiles américain. En 2011 avec des Assange ou des Swartz c'est exactement ce genre de menaces que l'Amérique redoute. Aaron commet son acte de désobéissance civile au moment de l’affaire Assange, l’underground est en train de se structurer ; c’est fascinant et effrayant. Et le gouvernement ne sait pas très bien si il a à faire un escroc, un militant dangereux, et il en fait un martyr". 

Je pense que c’est un message à tous ceux qui voudraient sortir de leur trajectoire d’individus conditionnés. Aaron fait partie de cette trajectoire, c’était le meilleur activiste et le meilleur codeur. Obama ne s’est pas trompé, il a envoyé un message clair à toute cette communauté.

"J'ai ouvert le tombeau de l'internet"

Flore Vasseur dresse le portrait d'un idéaliste pur, mis à mort par un gouvernement sans pitié. Une face d'Obama que la France en général ne perçoit pas. La justice sous Obama a acculé Swartz, tout comme Obama sera implacable sur le sort de Snowden.

Flore Vasseur, en rencontrant sa famille, l'a beaucoup interrogée sur sa personnalité : un jeune homme à part, mal dans sa peau, parfois en difficulté relationnelle. Elle interroge aussi les origines de la famille Swartz pour essayer de comprendre ce qui a propulsé Aaron, comment on décide qu’à 8 ans, on programme l’intérêt général, quel était son bagage. Ses parents ont tout fait pour canaliser cette énergie fabuleuse, ils ont été débordés.

J’ai eu la chance de pouvoir parler à ses parents et ses amis : c’était magique et difficile. J’ai ouvert le tombeau de leur fils, et celui de l’internet.

C'est une famille pétrie d’idéalisme, avec un grand-père militant pour la paix, de grands démocrates, des personnages missionnés qui donnent leur vie au service d’une cause. 

J'ai vu des personnes d’une dignité absolue. Ce sont des immigrés de 2e ou 3e génération ; ils ont fui l’oppression, les pogroms, l’extermination, ils ont eu des trajectoires comme seule l‘Amérique le permet, c’était Il était une fois en Amérique à l’heure du code.

Swartz appartient aussi à la famille du code, à celle des pionniers de l'internet, qui se lamentent aujourd'hui devant la tournure que prend la toile. 

"Ce personnage est méconnu, il a pourtant inspiré beaucoup de gens. Les pionniers sont en train de se rebeller à leur manière. Tim Berner-Lee veut établir un nouveau web, et Jimmy Wales, pour lequel Aaron Swartz avait le plus d'admiration, sort régulièrement des initiatives contre les fake news, pour la connaissance et contre la traçabilité des navigations sur Wikipedia. Tous ces piliers de l'Histoire du web travaillent aujourd'hui à essayer de colmater les brèches. Beaucoup le font avec la mémoire d’Aaron dans le cœur. Eux sont toujours là et essayent de sauver ce qui restent de l’internet.

Après la mort d'Aaron Swartz, des centaines de professeurs ont décidé de publier leurs recherches en libre accès, en hommage à son engagement. Mais ce que l'histoire de Swartz montre c'est celle d'un pays qui "se retourne contre ses enfants", estime Flore Vasseur. 

C'est une Amérique qui méprise l'intelligence et massacre ses enfants

Est-il mort pour rester libre ? 

"Beaucoup de gens pensent  que le suicide a été un choix de liberté.  J’ai passé quatre ans pour comprendre, il n'a pas été aidé, il avait une pression monumentale, il refusait d’être aidé, d’inspirer de la pitié. Il était très orgueilleux, peut-être a-t-il manqué d’humilité, d’amis, de ce petit geste, qui tout à coup vous sauve et fait ce tacle à la mort. Il aurait pu rester là, il a manqué ce petit moment, ce mail, cet appel qui aurait repoussé sa pulsion suicidaire.

Sa trajectoire est emblématique de l’injustice dans laquelle se trouvent ceux qui militent pour l'intérêt général. C'est caractéristique de l’oubli dans lequel ces parcours tombent, elle est complètement symbolique de cette société qui ne valorise que la facilité et sacralise la matière, le marchand, la rentabilité, la performance, et oublie le collectif, le long terme, le désintéressement et l’idée de vouloir aider les autres". 

Ma théorie c’est qu’il n’a pas voulu voir à quel point la société basculait dans la médiocrité. Il a renoncé à nous en fait, et il a renoncé à se battre dans cette société qui le décevait tellement. Il a essayé et on ne l’a pas entendu, et de façon assumée il s’est dit qu’il ne voulait pas vivre dans ce8 monde. C’est un renoncement aux autres.

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