Robert Cailliau a été l'associé de Tim Berners-Lee au CERN pour le développement d'un système d'information devenu "le web". Les deux hommes ont travaillé en tandem, Tim pour construire le projet, Robert pour le défendre. Quentin Jardon raconte cette histoire méconnue dans son livre, "Alexandria" qui paraît en mai.

Robert  Caillau en 1995
Robert Caillau en 1995 © CERN

Peu à peu la mention de la participation de Robert Cailliau à l'invention du web s'est effacée,  et Tim Berner-Lee ne fait que rarement allusion à son ancien et essentiel collègue. Pourtant l'histoire est extraordinaire, il faudrait juste qu'elle soit connue. C'est à cela que s'attache Quentin Jardon en romançant, dans Alexandria, sa recherche pour retrouver Robert Cailliau le mutique.  

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Quentin Jardon, Alexandria (Gallimard)

Par Christine Siméone

Il livre 200 pages haletantes où il s'emploie à reconstituer le puzzle de la vie de Robert, et par là la naissance du web.

Quentin Jardon retourne donc au berceau du web, en Suisse, dans les laboratoires du CERN. Ce lieu est destiné à la recherche sur les particules mais il abrite dans les années 80-90 deux opiniâtres chercheurs, qui veulent mettre au point un système d'échanges d'informations entre scientifiques. Le physicien belge Robert Cailliau a pris sous son aile un certain Tim Berner-Lee. Ce jeune Britannique a le projet de rendre les ordinateurs utiles bien au-delà des limites du CERN et de les rendre aussi futés que nos cerveaux. C'est l'hypertexte, qui nous semble si naturel aujourd'hui, qui est la clé de tout : Tim a donc inventé le World Wild Web et Robert en a été l'évangéliste.

"Moi je considère que Robert Cailliau est le co-fondateur du web. Tim est le génie créateur et lui l'évangéliste. Il a souffert de n'avoir jamais été mis à la bonne place, tantôt mis en avant comme un co-inventeur, tantôt mis de côté. Je pense qu'il doit souffrir d'un manque de reconnaissance. Ce qui est sûr c'est que l'histoire du web, d'une manière générale, est trop mal connue et peu documentée.", explique Quentin Jardon.

Comment l'Europe a laissé filer la toile

À la lecture du récit de Quentin Jardon, on prend conscience qu'avant que le web ne s'impose, se sont écoulées trois ou quatre années édifiantes.

En résumé, le web, invention européenne, a été littéralement récupérée par les Américains. Bêtement : les Américains ont beaucoup mieux compris l'intérêt du système de Berner-Lee et de sa mise à disposition de tous. Ils lui ont donc proposé de développer son système chez eux. En Europe, Robert Cailliau a eu beau frapper à toutes les portes, de la direction du CERN jusqu'au bureau de Jacques Delors, alors président de la Commission européenne, personne, parmi toutes les éminences qu'il a croisées, n'a compris l'importance, l'intérêt et le potentiel du web.

Quand on lit aujourd'hui les grandes déclarations en faveur d'une taxe sur les profits des GAFA, on se pince. L'Europe est devenue un nain à l'instant même au Tim Berner-Lee a franchi l'Atlantique pour y développer le web.

La désillusion

Tim Berner-Lee, peu à l'aise en public, ne cherche pas spécialement la lumière. Il est tout de même sorti à plusieurs reprises de sa réserve récemment pour dire à quel point il n'aimait pas la tournure qu'avait pris le web.  Quant à Cailliau, le voilà muré dans le silence : dernière conférence en 2013, et dernière interview en 2018 à Quentin Jardon, qui a dû insister pendant des mois et des mois avant de le convaincre d'une rencontre. Désormais, il préfère s'intéresser au sauvetage de l'humanité sur la Terre.

Entretemps, la pub, les fake news et le big data ont vampirisé les usages rêvés du web, à savoir les échanges de savoir et de connaissances pour tous. C'était l'utopie des deux hommes eu CERN, comme quelques autres. " Ce qui réunit aujourd'hui Tim et Robert, c'est la désillusion", explique Quentin Jardon. 

Robert Cailliau voulait nommer le web "Loki", du nom d'un dieu nordique. Loki est fourbe, immoral et manipulateur, c'est le mauvais génie du panthéon nordique. On referme le livre de Quentin Jardon avec quelque amertume. Le web s'appelle web, mais il est clair que les maléfices de Loki prolifèrent sur la Toile. Même s'il reste "quelques espaces préservés, comme Wikipédia", estime Quentin Jardon.

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