Depuis son enfance, Cristina Hoyos danse. Célèbre dans le monde entier, reconnaissable à son extraordinaire pureté et fluidité de mouvement, elle a fait rayonner le flamenco sur les scènes de théâtre les plus prestigieuses. Elle revient à Paris avec El Poema del cante jondo en el café de Chinitas , inspiré par les oeuvres éponymes du poète Federico Garcia Lorca .

Le flamenco ensorcelle Lorca, le transforme et le porte vers les cieux de la poésie. Cristina Hoyos

Entretien

Cristina Hoyos
Cristina Hoyos © radio-france

Depuis quanddansez-vous ? Quel a été le rôle de Séville dans votre parcours artistique ?

Cristina Hoyos : J’ai commencé la danse petite, en faisant des pointes en cachette de mes parents à la maison, car j’étais très timide. Je passais toute la journée à danser avec la radio en fond sonore, face au miroir. Mes parents se sont rendus compte que la danse m’épanouissait et m’ont un jour demandé si je souhaitais aller dans une école de danse, alors qu’ils ne pouvaient pas se le permettre financièrement. Ma soeur aînée qui travaillait m’aida aussi financièrement et c’est ainsi que je pus m’inscrire à l’Académie d’Adelita Domingo, qui fut mon premier professeur. J’ai été des plus heureuses : j’arrivais toujours la première et repartais la dernière ! En plus de la danse, Adelita nous obligeait à pratiquer les castagnettes. Toutes les petites élèves passées par son Académie ont appris à les manier. Adelita jouait au piano et nous enseignait le chant, les danses espagnoles, le flamenco, le piano. J’ai beaucoup de tendresse pour elle et aujourd’hui, je lui rends visite de temps en temps chez elle, surtout le vendredi, jour où elle réunit autour d’elle des passionnés qui chantent des chansons populaires. On discute danse, chant, art…Ça, c’est aussi Séville.

Qui vous a particulièrement aidée dans votre parcours ? Qui ont été vos maîtres ?C. H . : A la maison, on faisait des efforts énormes pour me payer les cours à l’Académie, il y avait des semaines où ma mère n’avait pas d’argent et où mes parents devaient emprunter, mais Adelita ne leur mettait pas la pression, de mon côté, j’aidais en donnant des cours aux petits de l’Académie et je payais un peu moins. Plus tard, en commençant à danser dans les « tablaos », j’ai vu les danses de mes compagnons, ce qui est une autre forme d’apprentissage, car cela m’a permis de saisir les gestes. Je me souviens d’Enrique “El Cojo”, un grand maître que tout en lui ne prédestinait absolument pas à la danse : petit, gros, chauve et surtout boiteux ! Mais quand on le voyait danser, son infirmité était immédiatement oubliée, le public ne s’y trompait pas, il avait du génie, une « grâce » qui ne s’explique pas. Il y a quelqu’un d’autre que je considère aussi comme mon maître, c’est Antonio Gades.Il ne m’a pas enseigné la danse, mais ce que sont un théâtre, ses coulisses, les lumières, le son… Je me suis préparée et entraînée intensément pour ne pas le décevoir. Ensuite, petit à petit, j’ai créé mon propre style, un mélange de danse sévillane, de danse féminine marquée par les mouvements de bras et de mains, de sobriété, une synthèse de tout ce que j’avais appris jusqu’alors grâce à mes professeurs.

Comment vous situez-vous par rapport aux racines du flamenco ? Comment évolue-til ?C. H . : La particularité du flamenco est qu’il ne s’agit pas d’un folklore, car ce dernier est immuable ; au contraire, le flamenco est en constante évolution, ce qui est une bonne chose, sans pour autant qu’on arrive à une “révolution“. La pratique de la danse et de la guitare ont vraiment beaucoup évolué depuis les années 50, la musique est très différente, et garde cependant les mêmes racines flamenco. Quand je danse seule, je suis plus libre, je peux improviser, changer mon approche, tout en respectant les règles informelles (non écrites) inhérentes au flamenco. La pratique en groupe est spécifique : tu peux lui donner ton propre style, mais tu dois suivre des pas bien concrets, et comme dans toute danse, la liberté est plus restreinte.[....]

Quand est née votre compagnie, le Ballet Cristina Hoyos ? Quel est votre projet artistique avec cette compagnie ?C. H. : Quand j’ai décidé en 1988, qu’il était temps de tourner la page avec la compagnie de Gades, je suis retournée à Séville, à mes racines. J’ai participé ensuite à une série de télévision Juncal . dirigée par Jaime de Armiñán, puis en tant qu’actrice et chorégraphe au film Montoyas y Tarantos de Vicente Escriva, qui a eu beaucoup de succès.[.....] Je prenais alors des cours avec le maître Manolo Marín et je fréquentais de jeunes danseuses, et naturellement le moment est venu de leur demander si elles voulaient intégrer ma compagnie. Avec ma compagnie, j’ai donné des spectacles dans le monde entier, et nous avons introduit le flamenco dans de nombreux théâtres. En 2004, on m’a demandé pour la troisième fois de diriger le Ballet flamenco d’Andalousie, et après avoir refusé deux fois, j’ai décidé d’accepter. C’est ainsi que je l’ai dirigé entre 2004 et 2011.Aujourd’hui, je reviens avec ma compagnie “Ballet Cristina Hoyos” et le spectacle El Poema del Cante Jondo en el Café de Chinitas, fondé sur les deux oeuvres de Federico García Lorca. Sur scène, ce sont 16 danseuses, une chanteuse, 2 chanteurs, 3 musiciens plus les artistes de l’ombre : l’équipe technique.

Comment travaillez-vous avec José Carlos Plaza ?C. H. : Plus qu’un travail, c’est un plaisir, un immense bonheur que de travailler ensemble ! Car d’abord, nous parlons énormément sur le projet, jusqu’à ce que nous ayons tous deux les idées claires sur ce que nous souhaitons offrir. Je le transcris ensuite dans la chorégraphie et le premier jour où arrive José Carlos, il a déjà les croquis de la scénographie. Nous les accrochons aux murs,on y ajoute les dessins des vêtements réalisés par le styliste Pedro Moreno. Cela peut vous paraître difficile à croire, mais le résultat final est quasiment identique à celui que nous voyons pour la première fois à travers l’ensemble des dessins accrochés aux murs. En février prochain, nous collaborerons tous ensemble dans une zarzuela ”Le chat Montés”. Travailler avec lui est très facile, il est cultivé, spécialiste de Lorca, plein de bonnes manières, c’est mon ami et il a du génie. C’est un des meilleurs metteurs en scène au monde.

Cristina Hoyos
Cristina Hoyos © radio-france

Comment avez-vous choisi les poèmes que vous chorégraphiez ? Comment exprimer l’univers et l’esprit du poète avec la danse ?C. H. : José Carlos et moimême décidons des poèmes après de multiples relectures. La poésie de Lorca est nourrie de métaphores et il est nécessaire de la lire plusieurs fois pour en éclaircir et révélerle sens. Dans ce spectacle, nous avons voulu transmettre l’essence des poèmes de Federico.Pour illustrer ce qui se passe dans “notre“ café chantant, nous avons choisi l’Anda jaleo, la ballade Les trois fleuves, le Zorongo, les sévillanes du XVIIIème siècle, Los cuatro Muleros, La Tarara et El Vitoentre autres. Le scénario dévoilera des poèmes profonds tels que Le silence et le cri, la Soléa, la Saeta, la Petenera… A mes yeux, c’est un spectacle très abouti, car José Carlos et moi-même ressentons les mots de Federico comme des éléments vivants, capables de ressentir, toucher, être en mouvement, et qui nous viennent d’Andalousie. Le flamenco ensorcelle Lorca, le transforme et le porte vers les cieux de la poésie. Federico déploie son univers avec un rare éclat, comme lorsquequelqu’un étend un drap au soleil.

Quelle partie du spectacle dansez-vous ?C. H. : Après avoir interprété des personnages forts et profonds, j’ai demandé à José Carlos de changer de registre : dans ce spectacle, j’incarne un personnage plus joyeux, moins tragique, une vieille prostituée qui tire les cartes et danse le «Zorongo» aux côtés des garcons de la compagnie. Nous dansons tous ensemble des danses sévillanes du XVIIIème siècle, avec Juan Antonio, moncompagnon sur scène et dans la vie. Même si je ne danse pas beaucoup, je suis la plupart du temps présente sur scène et fais partie intégrante du paysage du café.

Cristina Hoyos
Cristina Hoyos © radio-france

Avez-vous des projets? Allez vous danser encore ?C. H. : Je crois que j’aurai des projets jusqu’à la dernière minute où je serai de ce monde. Je viens d’inaugurer la chorégraphie des Noces de Figaro à Séville, et je viens de monter un spectacle avec cinq danseuses de ma compagnie qui présenteront pour la première fois un ballet de flamenco à l’opéra d’Hanoi et à celui d’Ho Chi Minh. En janvier, je me rends à Madrid pour monter Le Chat Montés, je continue à travailler pour le musée du flamenco à Séville et nous projetons d’en faire un musée itinérant à travers le monde, avec des représentations grâce auxquelles le public comprendra de manière ludique les origines et l’art du flamenco. Je dois monter aussi un nouveau spectacle de flamenco qui fera l’objet de tournées en Chine.Continuer à danser ? De moins en moins, et de plus en plus de rôles de femmes de mon âge. Petità petit, mon corps me dira qu’un spectacle était le dernier.

Avez-vous le sentiment que la jeunesse prend la relève de la danse et de la musique flamenco?C. H. : Oui bien sûr… il y a une certaine jeunesse qui compose ou encore danse merveilleusement, ilexiste des jeunes gens talentueux et énergiques et je n’ai pas peur pour l’avenir du flamenco.Actuellement, on reconnaît beaucoup de maîtrise technique, il faut juste faire un peu attention à ne pas perdre cette « grâce » qui nous identifie et nous distingue.Propos recueillis par Agnès Santi

Cristina Hoyos
Cristina Hoyos © radio-france
Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.