"Dans le jardin, ce qui compte, c'est ce qui transforme le jardinier, c'est son inachèvement" : l'avocat et écrivain François Sureau, invité de l'émission "Boomerang", a lu à l'antenne un texte inédit sur l'art de cultiver son jardin comme métaphore de la vie politique démocratique meilleure. Retrouvez ce texte ici.

Cultiver son jardin
Cultiver son jardin © Getty / mikroman6

Ancien haut fonctionnaire, avocat, fervent défenseur de la liberté, et surtout, écrivain, son nouveau livre L’or du temps vient de paraître. Livre fleuve, aussi tortueux que la Seine dont il suit les méandres.  

Dans l'émission Boomerang, François Sureau a expliqué que même s’il est croyant, il est fatigué qu’on lui en parle : il est las des propos bénis-oui-oui sur l’origine de la création du monde… Ce qu’il sait, c’est que sans cette espérance folle d’un au-delà du monde, ou pour maintenant, il n’y a pas d’art, pas de littérature. Et ce matin, pour sa carte blanche en direct à l'antenne, François Sureau a écrit un texte qui parle de Dieu, mais aussi de sa vision de notre existence sur Terre. 

François Sureau :

"Nous vivons un temps, où contrairement à la sage recommandation de Karl Jaspers, bien des hommes ont l’effarante prétention d’en instruire d’autres au sujet de Dieu. 

Ils font donc apparaître un Dieu bavard, fatiguant et volontiers sermonneur. 

Mon Dieu à moi, si je puis dire, est silencieux, parce que c’est un Dieu jardinier.

Les jardiniers ne parlent pas. Ils veulent montrer un lieu habitable, en donner l’image. Ils sont, des jardins ouvriers aux jardins monastiques, les porteurs du plus bel espoir qu’il soit. 

Le livre de la Genèse, au début de la Bible, nous a infusé le poison du pessimisme parce qu'il nous présente l'Éden comme un jardin perdu dans le passé et auquel il nous serait impossible de revenir, gardés qu'il est par des anges armés de tasers (puisque les épées flamboyantes sont passées de mode) et a donné à la technique de la clé d'étranglement, des anges qu'on dirait capables de vous demander vos papiers, en vous tutoyant au besoin. Même le jour du jugement.

Moi, j'ai pris l'habitude de lire la Bible à l'envers, si bien que pour moi, le jardin d'Éden n'est pas au départ, mais à l'arrivée de notre aventure humaine. Et c'est pour ça que j'aime tant les jardins. 

Le maître-livre en matière de jardin reste pour moi celui d'un chartreux de la Chartreuse de Paris, qui s'élevait à l'emplacement du Sénat, dans le jardin du Luxembourg. Il s'appelait François Le Gentil. Il écrivait au XVIIe siècle. Il prônait par dessus tout le jardin utile, celui des simples, celui des plantes médicinales, le jardin qui guérit. 

En créant ce jardin, on travaille à sa propre perfection. Le sol résiste et console, on se blesse les mains, on plante, on émonde.

On ne verra le résultat que bien plus tard, si on le voit. Mais c'est sans importance parce que dans le jardin, ce qui compte, c'est ce qui transforme le jardinier, c'est son inachèvement. 

On peut voir dans cette activité du jardinier une métaphore de ce que serait une vie politique réellement démocratique où le but, toujours repoussé dans l'avenir, rend le citoyen meilleur. 

Il n'y a donc ni de jardin ni de perfection qui tiennent. C'est vrai des hommes comme des lieux, si l'on veut éviter en même temps l'orgueil mal placé, la tentation despotique ou totalitaire. 

Le jardinier est à lui-même son propre jardin.

Et c'est ainsi que se réconcilient, heureusement pour moi, ceux qui croient au ciel et ceux qui n'y croient pas. 

  • Pour les premiers, un autre jardinier s'occupe d'eux dans une mesure qu'ils ne connaîtront qu'au dernier jour. 
  • Pour les seconds, le vieux Voltaire, que j'aime beaucoup et qui n'était pas si grimaçant qu'on le dit, continuera de dispenser la leçon qui termine Candide, et n'est pas du tout, j'espère vous l'avoir fait entrevoir, un appel à la désertion. Tout au contraire, cela est bien dit, répondit Candide. "Mais il faut cultiver notre jardin"." 

Ecoutez la lecture de ce texte par François Sureau :

2 min

Carte blanche Sureau sur le Dieu Jardinier

Par France Inter
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