Le nouveau film de Roman Polanski fait quasiment l'unanimité contre lui parmi les critiques du "Masque et la Plume". Seul contre tous, Pierre Murat va devoir batailler pour le défendre.

Emmanuelle Seigner et Eva Green
Emmanuelle Seigner et Eva Green © Carole Bethuel / Mars Films

D'après une histoire vraie est l'adaptation du roman éponyme de Delphine de Vigan paru en 2015.

L'histoire, sans doute en partie auto-biographique, d'une romancière à succès, mais en panne d'inspiration qui se laisse envoûter, dévorer, envahir, manipuler, persécuter par une admiratrice inconnue qui débarque du jour au lendemain dans sa vie.

Un vrai thriller psychologique dont Roman Polanski, associé étrangement à Olivier Assayas pour le scénario, donne aujourd’hui une version qu'on avait vu à Cannes, très aseptisée avec Emmanuelle Seigner dans le rôle de la romancière en détresse et Eva Green dans celui de l'empoisonneuse, dans tous les sens du terme.

Il paraît que depuis le festival de Cannes, le film, une sorte de Psychose au rabais, qui nous a quand même tous laissé de marbre, a été remonté.

Sophie Avon : "Je ne comprends pas comment Polanski a pu perdre à ce point le sens de ce qu'on peut montrer, suggérer, faire deviner au cinéma"

Ce qui est dramatique, me semble-t-il, c 'est que c'est un contre-sens absolu par rapport au livre ! Le postulat de Delphine De Vigan, c'est de dire : "Il n'y a pas de fiction - si c'est bien raconté, toutes les histoires sont vraies". C'était magnifique comme idée. Or on a l'impression qu'il n'a de cesse de montrer que c'est faux dans le film !

Donc ça ne peut pas marcher une seconde. Dès le début, Eva Green a l'air effrayante et on sait ce qu'il va se passer. Dans le livre on avait l'impression que c'était une femme qui voulait le bien et ça marchait sur cette illusion. 

Il détruit tout le suspens. Je veux bien croire qu'il ait fallu ajouter une dynamique propre au cinéma qui s'éloigne du livre d'une manière ou d'une autre... 

Il n'y a aucune ambiguïté. Dès le début on voit que c'est la méchante. C'est ridicule.

Danielle Heymann : "C'est embarrassant..."

... Par rapport à l'oeuvre de Roman Polanski.

Ce film-là est raté. Ce film-là a soi-disant été remonté et vertueusement nous sommes allés le revoir et nous n'y avons vu aucun changement. Je ne sais pas comment il l'a remonté, mais il l'a remonté dans le même sens.

La perversion laborieuse à ce point-là, c'est quand même extraordinaire. Même s'il a perverti l'adaptation et de la mauvaise façon, c'était quand même un sujet pour lui. Le double, la perversion, le mystère... c'était vraiment du Polanski sur un plateau.

Nicolas Schaller : "Je me demande si Polanski ne se moque pas et du film, et des personnages, et de nous ?"

C'est le syndrome des cinéastes post-hitchcockiens qui travaillent le thriller un peu ironique. Mais là, il n'y a ni humour, ni suspens, donc du coup il reste une espèce d'objet décharné ou il décline des motifs jusqu'à l'auto-parodie, en même temps sans aucune inspiration. 

Il y a une forme de suicide artistique incroyable. C'est assez symptomatique de ces cinéastes qui travaillent dans ce registre-là et qui, en panne d'inspiration finissent par s'auto-parodier.

Ça me fait penser, dans un autre registre à ce que faisait de Palma ces dernières années, sauf que chez de Palma, il y a un sens du baroque. Alors que là, chez Polanski qui travaille quelque chose dans la mesure, dans l'épure, on se retrouve avec une espèce d'objet aberrant d'ou ne surnage malheureusement que cette pauvre Eva Green. Si ce film était utilisé dans un bilan de compétence, après Polanski, ce serait Pôle emploi direct.

Ça fait mal. On se demande à quel point c'est lui qui la dirige mal ou c'est elle qui est perdue dans le film. C'est vraiment douloureux.

Eva Green
Eva Green / Carole Bethuel / Mars Films

Pierre Murat : "C'est digne de Fritz Lang, période américaine"

Ça va être compliqué. Vous avez été tellement, tellement, outranciés !

La subtilité de Polanski, quand il veut la trouver, il la trouve. Quand il fait Rosemary's baby, il fait exactement ce que vous souhaitez qu'il fasse : peu à peu on découvre le mal qui progresse avec un sens du suspens. Ça, il sait faire. Très bien. Et ce n'est pas ce qu'il a voulu faire, là.

Il nous dit dès les 30 premières secondes : celle-ci est la victime, celle-là est la coupable. Comme dans Columbo.

Donc ce n'est pas la peine de ricaner : bien sûr qu'on a tous compris, puisqu'il veut qu'on comprenne.

C'est un thriller sur la psychologie d'Emmanuelle Seigner. Pourquoi accepte-t-elle que cette femme dont tout le monde sait, sauf elle, que c'est une salope, une garce, une dangereuse, s'installe en face d'elle, puis chez elle, puis l’entraîne dans une maison isolée... et à partir de là, ça devient un exercice de style formidable, épuré et très sec. Il n'y a pas de fioriture. C'est une lutte à mort entre deux femmes ou peut-être entre soi et soi.

Donc ça devient un film totalement Polanskien. Ce n'est peut-être pas son meilleur, mais dire que c'est nul, ça me parait être plus qu'exagéré.

(Ré)écoutez les échanges "houleux" entre les critiques de l'émission

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