"Dallas", ça débute comme Roméo et Juliette et se poursuit comme Caïn et Abel. "Dallas", c'est, en quelque sorte, l’ancêtre de "House of Cards". C’est une certaine idée de l'ordre mondial sous hégémonie américaine. Et c'est (surtout) un personnage que l’on a aimé détester, 14 saisons durant : J.R. Ewing.

Steve Kanaly, Patrick Duffy, Victoria Principal, Jim Davis, Larry Hagman, Charlene Tilton, Linda Gray et (assise) Barbara Bel Geddes
Steve Kanaly, Patrick Duffy, Victoria Principal, Jim Davis, Larry Hagman, Charlene Tilton, Linda Gray et (assise) Barbara Bel Geddes © Maxppp / Landov

Roméo et Juliette au pays de cowboys. Voilà ce que les créateurs de la série avaient en tête. Une idée assez classique somme toute : deux familles rivales, les Ewing et les Barnes, dont les enfants tombent amoureux. Le premier épisode s’ouvre sur l’arrivée de Bobby, le fils cadet, à Southfork, le ranch familial. Il vient présenter à sa famille sa toute nouvelle épouse. Stupeur, c’est Pamela, la fille de l’ennemi juré du clan Ewing : Digger Barnes.

Mais ce que les producteurs de la série n'avaient pas prévu, c'est que le gentil Bobby passionnerait beaucoup moins les téléspectateurs que l’odieux J.R. 

Et comment s’en sont-ils rendus compte ? Parce qu’ils le leur ont demandé !

"Ce qui est étonnant" explique François Durpaire, historien et spécialiste des Etats-Unis, "c'est que le public prend le pouvoir. On écoute le public chaque semaine. On a le nez sur les sondages et on se demande ce que le public veut. Et le public veut détester J.R. On va donc donner au public ce qu’il a envie de regarder."

"Dallas", une série révolutionnaire

N’ayons pas peur des mots, Dallas a profondément modifié le paysage du soap opera aux Etats-Unis et par là même influencé nombre de séries qui ont suivi. Pour Pierre Sérisier, journaliste et auteur du blog Le Monde des séries, le coup de maître des concepteurs de la série se résume en un mot : 

Les créateurs de Dallas ont eu ce génie d'inventer le "cliffhanger"

"Ils ont redonné vie au feuilleton. Leur but, assez simple et avoué, c'était chaque semaine de vous attraper, de vous garder jusqu'à la fin de l'épisode, de vous proposer une chute à suspens qui pendant une semaine allait vous tenir jusqu'à la semaine suivante."

Voilà donc le secret de Dallas. Un épisode n’a pas de fin. Il y a une tension dramatique, mais on va d'une tension à une autre sans jamais de dénouement, à tel point que le dernier épisode de la série s’achève sur une question.

À propos de question, en voici une qui a tenu le monde entier en haleine. C'est le "cliffhanger" le plus célèbre de l'histoire des séries télé. Et il est dans Dallas.

Qui a tiré sur J.R.?

Le spécialiste des séries, Romain Nigita, l’a raconté à Sonia Devillers dans l’Instant M « spécial Dallas » :

Dans la scène finale de la saison 3, le personnage de J. R. se fait tirer dessus. 

Un "cliffhanger" dont on a même parlé lors de la campagne électorale entre Jimmy Carter et Ronald Reagan, les Républicains n'hésitant pas à diffuser des badges sur lesquels était inscrit :

C'est un Démocrate qui a tiré sur J.R.

En campagne à Dallas, Jimmy Carter avait alors déclaré :

Je suis venu à Dallas pour trouver secrètement qui a tiré sur J.R. Si l’un d’entre vous peut me révéler la réponse, je pourrais financer toute ma campagne cet automne !

Après le cliffhanger, Dallas va populariser l’ "ensemble cast". Au cinéma, on parlerait de "film choral".

Un grand nombre de personnages gravitent autour d’un personnage central, en l’occurrence J.R. Ils ne sont pas tous présents à chaque épisode. Ils viennent, ils repartent et ainsi, on tisse une toile qui au bout d'une saison donne quelque chose de cohérent.

"Avec Dallas", poursuit Pierre Sérisier, "on entrait dans quelque chose qui était nouveau, c'était l'intimité d'une famille. Et finalement la famille est l'endroit le plus terrible qu'on puisse connaître."

Un succès mondial

À de rares exceptions près (Japon et Brésil), Dallas a été distribué sur tous les continents, dans 90 pays et doublé dans 67 langues. Or, au-delà d’être une série américaine, Dallas est une série texane.

La question, c'est : pourquoi ça marche au-delà du Texas et au-delà des Etats-Unis, c'est très américain quand même ?

Diffusé par TF1, la série a connu aussi un grand succès en France, mais a considérablement altéré l’image que le public français avait des séries américaines. 

"À la fin des années 1980", remarque Romain Nigita, "il n'y a quasiment plus aucune série américaine en prime time en France. Il faudra attendre le milieu des années 1990 avec Urgence sur France 2 et puis le début des années 2000 avec Dexter sur TF1 pour que ça revienne."

Diffuser des séries américaines en prime time, c'était proposer un programme abêtissant. Dallas a cristallisé une certaine haine pour les séries américaines.

Ton univers impitoyable

"C'est une spécificité française de créer de toute pièce un générique français", souligne Romain Nigita. "C'est le cas pour Starsky et Hutch. C'est le cas pour L'agence tout risque : on a gardé la mélodie, mais on a crée une chanson. C'est le cas pour la plupart des séries japonaises qu'on voit au club Dorothée."

Plusieurs raisons à cela : le groupe qui chante la chanson se produit dans les émissions de variétés, cela fait parler de la série et vendre des disques.

Vous avez tous en tête la chanson du générique français interprété par Michel Salvat qui avait également écrit le texte sur une musique de Jean renard, alors voici le générique original de Dallas

La fin d'une époque

Jusque-là, le paysage de la série télé américaine se divisait en deux grandes familles : 

  • Les feuilletons quotidiens type Les feux de l’amour ou Amour, Gloire et Beauté 
  • Les séries hebdomadaires comme Columbo ou Les Rues de San Francisco, où chaque épisode existe indépendamment des autres. 

Dallas va modifier profondément et durablement l’univers de la série télé comme l’explique Séverine Barthes, maîtresse de conférences à Paris III, spécialiste des séries : "En proposant ce feuilleton en première partie de soirée, Dallas va combattre une idée reçue qui était courante à la télévision américaine à cette époque-là qui était que le public n'avait pas la mémoire suffisante pour retenir les épisodes d'une semaine sur l’autre."

Après Dallas, les concepteurs de séries vont mélanger les deux styles. Vont ainsi apparaître des séries, qu’elles soient policières, médicales, judiciaires, etc, avec des histoires bouclées chaque semaine et la vie privée des personnages qui se déploient sur plusieurs semaines.

C’est le deuxième âge d'or des séries télé et c'est ce qu'on connait toujours aujourd'hui.

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