Dans "Le vol de la Joconde" (Grasset), l'écrivain et scénariste Dan Franck invente une traversée de Paris avec Picasso et Apollinaire en 1911. Les deux artistes craignent d'être arrêtés pour recel de vol de statuettes. Ils ont peur car ils sont étrangers. Mais à l'époque ils ne risquaient pas l'expulsion. Entretien.

Pablo Picasso, en 1920 dans son atelier
Pablo Picasso, en 1920 dans son atelier © Getty / Hulton Archives

En 1911, on vole la Joconde au Louvre. Apollinaire et Picasso n'y sont pour rien, mais ce sont deux étrangers et ils craignent, plus que d'autres, d'être arrêtés. Ils ont d'autant plus peur que les statuettes ibériques qui ont servi de modèles à Picasso pour les Demoiselles d'Avignon sont issues d'un vol, également au Louvre. Les deux hommes craignent d'être arrêtés pour recel. Ils enferment les statuettes dans une valise. Dans Le vol de la Joconde, Dan Franck nous embarque dans une conversation et une déambulation imaginaires. L'écrivain et scénariste côtoie les personnages de l’Art moderne depuis des années.  Il lui est facile de rentrer dans leur peau et de leur faire tenir des propos plausibles.

Picasso "suspect au point de vue national"

Dan Franck
Dan Franck © AFP / Pierre Verdy

Dan Franck s'est replongé notamment dans les rapports de police concernant Picasso, alors qu'il n'est pas encore reconnu. L'ancêtre des Renseignements généraux, à savoir la 3e brigade de la Direction générale des recherches, a établi un rapport le 18 juin 1901 au sujet de Picasso, car il est hébergé chez un anarchiste, Pierre Manach.

Le monsieur travaille chez lui comme artiste peintre, il reçoit la visite de plusieurs individus inconnus, il lui arrive de découcher. 

C'est sûrement la concierge qui a renseigné les policiers. Fidèlement, le rapport mentionne des horaires d'allers et venues irréguliers et tardifs. Le narrateur de Dan Franck lit le rapport plus avant et apprend qu'"il a peint dernièrement un tableau représentant des soldats étrangers frappant un mendiant tombé à terre". 

Les policiers français estimeront à partir de là que Picasso est un anarchiste comme Pierre Manach qui lui permet de ne pas dormir dehors.

Pour Dan Franck, il ne faut pas y voir l’œil d'un big brother avant l'heure, "Ils sont surveillés ponctuellement, c'est ainsi que la perquisition en l'absence de Picasso permet de découvrir le tableau aux soldats, mais c’est très souple comme surveillance". 

Lorsque Picasso demande sa naturalisation en 1940, les autorités françaises refusent en raison de cet antécédent

"Picasso est connu de nos services pour avoir été signalé comme anarchiste en 1905, alors qu'il demeurait au 130 ter, boulevard de Clichy, chez un de ses compatriotes également anarchiste et surveillé par la Préfecture de police". 

Fins critiques d'art, les rédacteurs de la décision écrivent aussi : "Tout en s'étant fait en France une situation lui permettant, en tant que peintre soi-disant moderne, de gagner des millions (placés paraît-il à l'étranger) et de se rendre propriétaire d'un château situé près de Gisors, Picasso a conservé ses idées extrémistes tout en évoluant vers le communisme". Et de conclure "que cet étranger n'a aucun titre pour obtenir la naturalisation. D'ailleurs, d'après ce qui précède, il doit être considéré comme suspect au point de vue national". 

Pablo Picasso, dans son atelier de Clichy en 1920
Pablo Picasso, dans son atelier de Clichy en 1920 © AFP / .

"Cette générosité et cette fraternité-là entre artistes et pas seulement, ça devrait nous donner un modèle"

"Ce n'est pas un hasard si je raconte ça en ce moment", explique Dan Franck, "alors que l’on parle de l’absence de générosité de l’Europe". A l'époque Picasso n'est ni riche ni connu, Apollinaire un peu plus. Apollinaire est un italo-polonais, Picasso espagnol, ce sont deux immigrés. 

Lorsqu'Apollinaire est arrêté dans le cadre de l'enquête du vol de la Joconde, il est confronté à Picasso, qui dans un premier temps, affirme ne pas le connaître. 

Guillaume Apollinaire chez lui à Paris en 1909
Guillaume Apollinaire chez lui à Paris en 1909 © Getty / Mondadori Portfolio

Dan Franck constate : 

Ça dure une minute, Picasso dit je ne connais pas ce monsieur, car il a peur d'être expulsé. Aujourd'hui on les aurait expulsés 

Dan Franck signe ici un manifeste pour la fraternité. Il cite Apollinaire en exergue : "Il y a maintenant, comme en tout pays d'ailleurs, tant d'étrangers en France qu'il n'est pas sans intérêt d'étudier la sensibilité de ceux d'entre eux qui, étant nés ailleurs, sont cependant venus ici assez jeunes pour être façonnés par la haute civilisation française. Il introduisent dans leur pays d'adoption les impressions de leur enfance, les plus vives de toutes, et enrichissent le patrimoine spirituel de leur nouvelle nation comme le chocolat et le café, par exemple, ont étendu le domaine du goût..."

Picasso n'est pas le seul étranger de ce roman. On croise dans cette traversée de Paris malicieusement contée par Dan Franck, Soutine, Modigliani, Chagall, Vlaminck, Van Dongen, ainsi que Jarry et le Douanier Rousseau. Autant d'artistes dont on sait désormais qu'ils ont fait don à la culture occidentale des grands mouvements artistiques du XXe siècle. 

"Je trouve que c’est une grande leçon pour nous. Cette générosité et cette fraternité-là entre artistes et pas seulement, ça devrait nous donner un modèle", conclut Dan Franck. 

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