Le secrétaire de Jean Moulin, Compagnon de la Libération, et historien de la Résistance, était aussi un grand collectionneur d'art. Il nous avait raconté son parcours de passionné d'art, lors d'une longue journée d'entretien à Cannes en 2011.

Daniel Cordier
Daniel Cordier © Getty / .

Rencontrer Daniel Cordier dans son appartement de Cannes, au milieu des œuvres fétiches qu'il avait pu acquérir et qu'il n'avait pas données au Musée National d'Art Moderne, c'était comme entrer en contact avec une certaine histoire du XXe siècle, une histoire des guerres et des arts. 

Ce jour de décembre 2011, il a déjà publié son parcours dans la résistance aux cotés de Jean Moulin dans le livre "Alias Caracalla" et a commencé à réfléchir à une suite, basée sur son journal personnel. Mais c'est sur sa vie dans le milieu des arts, en tant que collectionneur et galeriste, que je venais l'interroger. M'attendaient dans cet appartement, somme toute banal, des souvenirs extraordinaires de rencontres avec Marcel Duchamp ou Henri Michaux, des interrogations sur le désir de collectionner, et des réflexions plus personnelles sur l'amour. Une vie moins dangereuse que celle du résistant et Compagnon de Libération que Cordier avait été, mais une vie faite de passion pour la création

C'est Jean Moulin qui a initié Daniel Cordier à l’art moderne durant la Seconde Guerre mondiale. Les deux hommes se donnaient rendez-vous clandestinement dans des cafés et parlaient d’art pour ne pas éveiller la curiosité autour d’eux. Moulin était supposé être un galeriste et Cordier son collaborateur. Voilà comment "Caracalla" a forgé son savoir de futur galeriste et collectionneur du Paris de l’après-guerre. Et lorsqu'il m'ouvrit la porte de son appartement, il se dévoilait au milieu de ses collections d’objets primitifs du Pacifique, d’Afrique ou d’Asie, des monnaies sculptées dans la pierre relevant de l’abstraction, auxquelles ils tenaient plus que tout.

Avant de consacrer près de quarante ans de sa vie à la mémoire de Jean Moulin, Cordier a vécu au cœur de la création des années 1950 et 1960. "Après la guerre, j'avais besoin d'argent", racontait Cordier. "J’avais un ami qui avait une place dans les services secrets, à qui j’ai demandé 'Est-ce que tu n’as pas un petit travail'… Il m’a dit : ce qu'il faut, c’est que tu sois marchand de tableaux ".

En 1956, Daniel Cordier ouvre donc sa première galerie, 8 rue de Miromesnil à Paris. Il va devenir le représentant de Jean Dubuffet, suivre particulièrement Henri Michaux, Roberto Matta, Bernard Réquichot, et plus tard Dado. Il a contribué à la découverte de certains comme le biologiste et peintre russe d'art brut Eugène Gabritschevsky.

Daniel Cordier avec Jean Dubuffet en 1972
Daniel Cordier avec Jean Dubuffet en 1972 © Getty / .

"J’avais des milliers d’œuvres, puisque que je suivais 24 ou 25 peintres, j’avais toutes leurs productions des huit dernières années, plus tout ce que j’achetais, c'est une espèce de maladie. Le premier peintre que j'ai collectionné c'est _Nicolas de Staël_. J’avais vu l’exposition dans la galerie Jeanne Bucher, j’avais  été enthousiasmé et la directrice m'avait dit 'C'est un ami, je peux vous le faire rencontrer' ;  nous y sommes allés le lendemain, et j’en ai acheté quinze. Chez moi tout est comme ça. Si vous regardez ma donation, j’ai donné les choses telles que je les ai achetées, par dizaines, par centaines des fois, c’est une maladie".

Il a mis fin à ses activités de galeriste en 1964, en publiant une lettre ouverte imprimée à plusieurs centaines d’exemplaires et intitulée "Pour Prendre Congé". Il y dénonce l'affaiblissement de la création en France, sous les effets conjugués du marché de l’art, de l’indifférence du public et du désengagement de l’État. Il faut dire que dans les années 60 ce sont les artistes américains qui ont dominé le marché, Cordier venait de passer une année sans la moindre vente, alors qu'il était un acheteur invétéré, un collectionneur addict dirait-on aujourd'hui.

L'aventure américaine 

Au tout début des années 1960, Daniel Cordier s’est associé à Michel Warren qui tenait une galerie à New York, pour proposer là-bas les artistes qu’il montrait à Paris. 

"Ma vie n’est pas tellement raisonnable, un peu comme celle de Marcel Duchamp. Les USA, New York, ont été pour moi une très grande découverte. La raison pour laquelle  j’ai eu une galerie à New York, c’est  simplement parce qu'il y avait un jeune marchand. Michel Warren est venu me voir en 1958 pour que je lui prête une exposition sur Henri Michaux que je venais de montrer dans ma galerie" racontait-il, en expliquant qu'il s'était lié à Warren car il s'était rendu compte qu'ils avaient "la même date anniversaire, le 10 août, à dix ans près". Comme toujours, Cordier avait réagi à l'instinct et au coup de cœur. 

La galerie Cordier-Warren est ainsi née, d'une rencontre fortuite, et lorsque Warren s'est suicidé, elle est devenue Cordier-Extrom, en association avec un marchand suédois. "On montrait tous les artistes que j’avais en France ; j’allais à New York deux fois par mois et puis je revenais à Paris. Cela a très bien marché. La France ça n’était rien du tout. Quand j’ai découvert l’Amérique,  j’ai compris le bonheur d’être marchand à New York. Il avait des acheteurs toute la journée. Pour moi c’était surprenant."

Daniel Cordier a fini par arrêter de vendre et acheter des œuvres d'artistes, quand il a été intégré à la commission d'acquisitions du Musée National d'Art Moderne. Il est ensuite devenu un donateur très important pour le musée. Le fonds Cordier rassemble aujourd’hui plus de 1000 œuvres et objets. "Le Centre Pompidou n’aurait à l’évidence pas la richesse et la diversité qu’il a contribué à lui apporter" a dit son directeur Bernard Blistène au moment de sa mort. 

De Marcel Duchamp à Henri Michaux

Le jour de ma visite, restent aussi dans son appartement deux tableaux d’Henri Michaux, qui fut l’un de ses amis, une compression faite par Ben à la manière de César (mais qui coûte moins cher comme l’indique l’inscription de l’auteur) et deux accumulations du sculpteur Arman, des tous débuts de sa carrière.

L’œuvre qu'il préfère est accrochée au mur, c'est "Prière de toucher" de Marcel Duchamp. Il s’agit d’un sein postiche collé sur la couverture du catalogue de l’exposition Le Surréalisme en 1947, organisée avec André Breton à la galerie Maeght (Paris). Au dos du catalogue on lit "Prière de Toucher", contrairement à ce qui est écrit devant les œuvres exposées dans un musée.

Marcel Duchamp est au panthéon des souvenirs de Daniel Cordier. Après Jean Moulin, c'est la deuxième rencontre fondamentale pour son parcours dans le milieu artistique. "Je n’ai pas ouvert une galerie pour l’amour de l’art, j’ai ouvert une galerie parce que je n’avais plus d’argent. Dans les années 1950, j’avais beaucoup d’œuvres d’art mais je n’avais plus un sou".

Un an après avoir ouvert sa galerie, un des plus vieux camarades de Cordier, Stéphane Hessel, lui conseille d’appeler Marcel Duchamp. "Marcel Duchamp c’était LA personne que j’avais le plus envie de voir à New York. Parce que, dans l'histoire de la peinture telle que je me la fabriquais, "Le Grand Verre" était l’œuvre majeure du XXe siècle, à mes yeux, avant Picasso ou tout autre".

À l'époque Duchamp habite The Village à New York et finit par inviter Cordier chez lui. "Quand j’ai sonné, il a ouvert la porte très gentiment, j’étais tellement content de le revoir, et heureux d'être invité à dîner, que je lui ai embrassé la main. Il m' a dit 'Ah bien, ça commence bien !'. Ensuite je l’ai vu régulièrement jusqu’à sa mort, chaque fois que j’allais à New York ou bien quand j’ai fermé ma galerie, je l’ai invité chez moi à la campagne. La dernière fois que je l'ai vu, c’était à la campagne, près de Paris ; il est venu avec sa femme. Il est mort deux jours plus tard à Paris".

Pour Daniel Cordier, on dirait qu'il n'y a pas d'histoire de l'art, mais des histoires d'amitiés et de rencontres. 

"Pour ceux qui s’intéressent à l’œuvre d’art (ils sont rares), il y a tout à coup un choc, il y a une œuvre qui déchire quelque chose en eux. Au hasard des rencontres, les œuvres s'offrent à vous".

Le peintre et poète d'origine belge Henri Michaux habitait rue Séghier à Paris dans un très bel appartement lorsque Cordier le rencontre. "J’étais très intimidé, car évidemment pour moi c’était un immense écrivain".

"Quand il m’a reçu, il y avait des livres partout, il y avait des cartons à dessin, et il m’a dit 'Regardez, voilà, c’est là'. Il parlait très très peu, et je n’osais pas ouvrir les cartons. Finalement j’ai feuilleté des dessins de toutes les époques, sur les chevalets, je voyais par petits bouts, du jaune, du bleu, du vert. Il me regardait, c’est un souvenir effrayant, et je lui dis 'Ça m’intéresse, quel prix en voulez-vous'".

Cette entrée en matière est le début d'une grande amitié entre les deux hommes, "la seule que j’ai eue avec un artiste jusqu’à sa mort" se souvenait Daniel Cordier. "Pour chaque nouvelle série, il me la montrait et me demandait de lui dire les œuvres sans intérêt et quand je disais 'Cela' il se précipitait pour la déchirer, et du coup j’étais pétrifié… et je n’osais plus rien dire".

Avant de me quitter, il me montre une copie de tableau : "Regardez, ça c’est une copie que j’ai faite de Piero della Francesca en rentrant d’Italie quand j’avais 26 ans. Là on est à la limite du parler, car l’amour ça ne se parle pas, ça se fait mais ça ne se parle pas, et puis les mots qu’on dit, c’est du remplissage, c’est pas ça l’amour."

Au moment de notre rencontre, Cordier se demandait comment parler d'amour, écrire ou pas les amours de sa vie, et son homosexualité. C'est en 2014 qu'il publie Les Feux de Saint-Elme, où il dévoile un part plus intime de son histoire. 

L'esprit de liberté, en toutes choses

Quand il avait quatorze ans, Daniel Cordier entendait les anciens combattants, ceux de 1914, discuter de la guerre. Cordier se souvenait  qu"il's nous disaient : "Tais-toi, quand tu auras fait la guerre, tu auras le droit de parler". Cela a été une des raisons pour laquelle je me suis engagé pour faire la guerre".

Il a donc défendu la France, son pays, l'honneur, et lorsqu'il s'engage, la guerre est "finie", c'est-à-dire que la France de Pétain s'est soumise, et il est donc parti pour Londres. Après 1945, il ne voulait pas se retrouver dans la peau et le discours des anciens combattants de sa jeunesse. "Je ne voulais pas dire à un jeune : "Tais-toi quand tu auras fait la guerre tu auras le droit de parler'. Les gens de 10, 12, 15 ans, 20 ans, ils ont le droit de dire qu’ils sont contre la guerre. Tout le monde est libre et tout le monde dit ce qu’il veut. Ça c’est ma conquête." 

"C'est pour ça je me suis battu : pour la liberté. Et au fond, je crois que toute ma vie, j’espère, j’ai défendu, et jusqu’à mon dernier souffle, je défendrai la liberté." 

"Chacun fait ce qu’il veut, pense ce qu’il veut et dit ce qu’il veut. Le droit est à tout le monde, dans le monde entier, de pouvoir exprimer son opinion, sans nuance. Ça, c’est un droit universel". 

Daniel Cordier a conclu ce jour-là en prononçant le mot de "liberté" : "Je ne sais pas si je vous ai dit des choses très intéressantes, mais enfin vous pouvez tout enlever si ça ne vous intéresse pas. Je suis pour la liberté, je vous l’ai dit en commençant, je vous le dis en finissant". 

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