Je republie ici les cinq volets que j'avais consacrés à Daniel Cordier.

Où il est question de Daniel Cordier, de Marcel Duchamp. Pour Daniel Cordier, il n'y pas d'histoire de l'art.

Daniel Cordier portrait
Daniel Cordier portrait © Christine Siméone / Christine Siméone

Depuis mai 2009 et la parution de "Alias Caracalla" on a souvent entendu Daniel Cordier. Le secrétaire de Jean Moulin, infatigable défenseur de sa mémoire s'est livré en racontant sa propre histoire. Je ne reviendrai pas ici sur le passé de résistant de Daniel Cordier mais plutôt sur son activité de marchand d’art et de collectionneur après la guerre.

Jean Moulin a initié Daniel Cordier à l’art moderne. Les deux hommes, se donnaient rendez-vous clandestinement dans des cafés et parlaient d’art pour ne pas éveiller la curiosité autour d’eux. Moulin était supposé être un galeriste et Cordier son collaborateur. Voilà comment « Caracalla » forge son savoir de futur galeriste du Paris de l’après-guerre.

Daniel Cordier me reçoit dans son appartement cannois au milieu de ses collections d’objets primitifs du Pacifique, d’Afrique ou d’Asie, des monnaies sculptées dans la pierre relevant de l’abstraction.

Moment émouvant que cette rencontre avec un homme au soir de sa vie, prêt à en finir. « Vous verrez vers 85 ans on se sent bien », dit-il en me quittant.

Alors qu'il a donné près de 1 200 œuvres au Musée National d’Art Moderne, restent à ses côtés deux tableaux d’Henri Michaux, qui fut l’un de ses amis, une compression faite par Ben à la manière de César (mais qui coûte moins cher comme l’indique l’inscription de l’auteur) et deux accumulations d’Arman des tous débuts.

cordier duchamp ok
cordier duchamp ok © Christine Siméone / Christine Siméone

En 1956 Daniel Cordier ouvre sa première galerie à Paris. Il va devenir le représentant de Dubuffet, suivre particulièrement Michaux, Matta, Réquichot, et plus tard Dado. Il a mis fin à ses activités de galeriste en 1964.

L’œuvre qu'il préfère, accrochée au mur, c'est "Prière de toucher" de Marcel Duchamp.

Il s’agit d’un sein postiche collé sur la couverture du catalogue de l’exposition Le Surréalisme en 1947, organisée avec André Breton à la galerie Maeght (Paris). Au dos du catalogue on lit "Prière de Toucher" , contrairement à ce que l’on écrit devant les œuvres quand elles sont exposées dans un musée.

Marcel Duchamp est au Panthéon des souvenirs de Daniel Cordier. Après Jean Moulin, c'est la deuxième rencontre fondamentale pour son parcours dans le milieu artistique.

Comment en êtes-vous venu à ouvrir une galerie?

Daniel Cordier : Je n’ai pas ouvert une galerie pour l’amour de l’art, j’ai ouvert une galerie parce que je n’avais plus d’argent. Avec la fortune de tous ceux dont j’avais hérité j’ai acheté des œuvres d’art, donc dans les années 50 j’avais beaucoup d’oeuvres d’art mais je n’avais plus un sou.

J’avais un ami qui avait une place dans les services secrets, à qui j’ai demandé « est-ce que tu n’as pas un petit travail »… il m’a dit : «ce qu'il faut c’est que tu sois marchand de tableaux ».

Un an après j’ai ouvert ma galerie, et un de mes plus vieux camarades, Stéphane Hessel, en 1957, me dit d’appeler Marcel Duchamp. « Dis lui que tu viens de ma part. ».

Marcel Duchamp c’était LA personne que j’avais le plus envie de voir à New York. Parce que dans l'histoire de la peinture telle que je me la fabriquais, "Le Grand Verre » était l’œuvre majeure du XXe siècle, à mes yeux, avant Picasso ou tout autre.

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Que s'est-il passé avec Marcel Duchamp? __

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Le Grand Verre a pour nom original « La mariée mise à nu par ses célibataires, même » composé de deux plaques de verre renfermant entre elles peinture à l'huile, fil de plomb, poussière. Marcel Duchamp y a travaillé entre 1915 et 1923... Le Grand Verre fut brisé lors d’une manipulation et Marcel Duchamp décida d’inclure cette brisure dans son œuvre . Le Grand Verre est au musée d'art moderne de Philadelphie.

Daniel Cordier : Je lui ai téléphoné et le soir même j'étais en sa présence au bar de mon hôtel. J'étais pétrifié de joie et d’admiration et il ne m’a pas déçu. Il était naturel et vrai. Après il m’a invité chez lui. Il habitait dans le Village je crois dans New York . Quand j’ai sonné il a ouvert la porte très gentiment, j’étais tellement content de le revoir, et heureux d'être invité à dîner que je lui ai embrassé la main. Il m' a dit "ah bien, ça commence bien ! ". Ensuite je l’ai vu régulièrement jusqu’à sa mort, chaque fois que j’allais à New York ou bien quand j’ai fermé ma galerie je l’ai invité chez moi à la campagne.

La dernière fois que je lai vu c’était à la campagne, près de Paris; il est venu avec sa femme et je ne savais pas que c’était la dernière fois que je le voyais car il est mort deux jours plus tard à Paris.

Il n’a toujours pas été dépassé dans votre estime ?

Daniel Cordier : Je pense que dans l’histoire de l’art il n’y a que des amis personnels …c’est pourquoi je crois pas à "l’histoire de l’art".

D'un côté vous avez l'histoire objective, avec des dates concernant les peintres, c'est la connaissance qui appartient à tout le monde et puis vous avez le goût et le goût c’est individuel .On le doit à des amis, des relations, mais au fond, pour ceux qui s’intéressent à l’oeuvre d’art (ils sont rares), il y a tout à coup un choc, il y a une oeuvre qui déchire quelque chose en eux. Au hasard des rencontres, les oeuvres s'offrent à vous.

J’essaie de raconter ces rencontres dans ma future biographie, de raconter ces rencontres qui viennent qui sont dues la plupart du temps au hasard. Le hasard c'est le coup de foudre, et c’est merveilleux, le hasard, et chaque fois que je vais dans un musée c’est ce que j’espère, mais parfois il ne se passe rien. Probablement je ne suis pas le seul dans ce cas.

Pour en revenir à Duchamp, c ’est celui qui porté le plus loin l'invention de l’œuvre, ce que peut être une œuvre d’art , et ce qu’elle peut donner aux autre à réfléchir, à voir. Pour moi c’est « La mariée mise à nue par les célibataires même » (Le Grand Verre ).. D’abord il y a le mélange dans l’œuvre finale, de la volonté, de la réflexion et du hasard. La signature finale de cette œuvre d’art a été fait lorsqu'elle s'est cassée pendant un transport.

Ils ont mis à Beaubourg une copie qui n’a pas les cassures, on ne peut pas dire que c’est le tableau de Duchamp, tel que lui a voulu le montrer, c'est à dire avec les cassures. " La mariée mise a nu..." c’est une œuvre d’art remarquable …et c’est l'évènement majeur de la cassure qui achève le tableau.

Pour écouter Daniel Cordier

Deux films sont à venir sur la Résistance, Jean Moulin et la guerre ; un livre est attendu chez Gallimard pour raconter ses mémoires, la suite de « Alias Caracalla », et le musée de Toulouse travaille sur ses archives.

Daniel Cordier et Marcel Duchamp sur le net, vu par Annelise Signoret

Lire l'article de Guillaume Blanc sur Daniel Cordier sur le site du Musée des Abattoirs à Toulouse> Grand entretien avec Daniel Cordier diffusé sur France Inter (octobre 2011)>

Le Grand Verre de Marcel Duchamp>

Marcel Duchamp at an opening at Cordier and Ekstrom Gallery, New York, 1965 Jan. 14> "Flatterie", de Houbigant, pour l'exposition EROS chez Cordier à Paris en 1959> Porte d’entrée de Marcel Duchamp réalisé pour la Galerie Cordier & Eckstrom en 1968 sur le modèle de celle créée en 1937 pour l’ouverture de la Galerie d’André Breton « Gradiva ».

Vidéo avec quelques images de « l’Exposition internationale du surréalisme » qui s’est tenue à la galerie Daniel Cordier en décembre 1959. On y voit principalement André Breton> Daniel Cordier, collectionneur et mécène » : un article d’Etienne Fouilloux, paru dans la revue d’histoire Vingtième siècle (N°29, 1991)«Daniel Cordier et la transmission, un acte militant» article paru sur le site de la Société des études supérieures du Département d'Études françaises de l'Université de Toronto Annie Verger : « Le champ des avant-gardes » : Article paru dans les Actes de la recherche en sciences sociales (Vol. 88, juin 1991). Pour se souvenir de l’ambiance artistique des années 1950-70. Daniel Cordier y est présent, évidemment !

blogcs signature C Simeone
blogcs signature C Simeone © Radio France / C Siméone

Je rappelle que ce blog est largement consacré à Arman, au Nouveau Réalisme, et à toutes les formes d'art qui incluent l'objet comme matériau de création.

Textes Copyright Christine Siméone.

Photos Copyright Christine Siméone sauf indication autre.

Au sujet d’Arman, le site historique

Remerciements à

Gilles Marsault, et Valeria Emanuele, au web de France Inter twitter.com/valeriae

Annelise Signoret, du service documentation de Radio France __

Sophie Raimbault, assistance du service Culture de la rédaction de France Inter

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