Lorraine de Foucher a eu un coup de coeur pour "La fille de 50 ans", un essai de Malin Lindroth qui fait écho à "La femme de 30 ans" de Balzac. Et au passage, elle réhabilite l'une de ses tantes

Vieilles filles de tous les pays, unissez vous
Vieilles filles de tous les pays, unissez vous © Getty

Ma chronique de la semaine est dédiée à l'une de mes tantes, dont je tairai le nom ici parce que je ne lui ai pas vraiment demandé son avis, mais qui a eu un rôle important dans mon développement personnel. 

Ma tante avait un surnom rigolo parce qu'elle n'aimait pas son prénom, qu'elle trouvait un peu ringard, et quand j'étais petite, on me la présentait presque comme une infirme parce que c'était celle qui n'avait pas eu la chance de trouver un mari et d'avoir des enfants. Et se projetaient sur elle des regards faussement compatissants et des explications fumeuses

J'ai très souvent entendu cette phrase dans ma famille qui disait : "Ta tante, elle n'a pas eu de mari parce que, dès qu'elle rencontrait un mec, elle pensait à la forme de sa robe de mariée."

Et ma tante, c'est ce qu'on peut qualifier dans le langage courant de "vieille fille", cette figure repoussoir ultime dans nos sociétés si conjugalisée. 

Plus que la célibataire qui peut encore l'être par choix, la vieille fille est vraiment perçue comme l'invendue du marché de la séduction. Celle qui doit quand même avoir un "vice produit" pour pas avoir trouvé acquéreur dans cette grande foire de la vie maritale. 

Alors, j'ai beaucoup pensé à ma tante en lisant un réjouissant essai suédois de Malin Lindroth, La fille de 50 ans. Ce titre, c'est un clin d'oeil à La femme de 30 ans d'Honoré de Balzac. Cette fameuse femme de 30 ans qui découvre les affres du mariage avec un mari très mauvais au lit. 

Illustration du livre "La Vieille Fille" d'Honoré de Balzac
Illustration du livre "La Vieille Fille" d'Honoré de Balzac © Getty

La fille de 50 ans, elle, n'a pas de mari et elle cherche son identité dans les interstices de la société.

Malin Lindroth écrit : "J'ai entendu quelque part que la honte est l'une des rares émotions humaines auxquelles il manque un signe extérieur identifiable. Une personne en colère est reconnaissable partout dans le monde occidental, comme une personne heureuse. En revanche, comment reconnaître quelqu'un qui a honte ? Se qualifier soi même de 'gouine', de 'pédé', d' 'infirme', de 'vieille peau' ou de 'salope' est aujourd'hui socialement accepté dans la plupart des contextes. Mais quelques rares mots chargés de honte demeurent. Avec ce livre, proclame l'autrice. Je veux redonner de la noblesse à celui qui désigne la femme de 50 ans sans enfant, involontairement seule. Je veux remettre au goût du jour les termes de 'vieille fille'". 

Dans notre société moderne, il est grand temps de cesser de se moquer de la non baisable et de la voir enfin pour ce qu'elle est : la porteuse, non pas d'un stigmate, mais d'une voix. 

S'emparer de cette voix signifie pour moi s'emparer de la notion de vieille fille.

En lisant ces lignes j'ai repensé à ma tante, à l'humiliation qui s'abattait sur elle quand elle recevait son courrier pour se faire encore appeler 'Mademoiselle Untel' à 45 ans. 

À ce qu'on m'a dit à moi aussi :

Si tu es trop compliquée avec les garçons, tu finiras comme elle, vieille fille. 

Que c'était l'épouvantail amoureux de nos systèmes. Et cet épouvantail avait dû engrener un paquet de mes congénères dans des couples plus ou moins heureux, comme ceux, justement, de La femme de 30 ans de Balzac, pour ne surtout pas finir comme celle de 50 ans de Malin Lindroth. 

"Vieilles filles de tous les pays, unissez vous", pourrait proclamer l'autrice suédoise. 

Et elle termine l'exploration de son statut par des pages que j'ai trouvé très émouvantes :  "Il y a des souvenirs que j'aurais préféré ne pas avoir, un sentiment d'exclusion qui ne m'a en aucun cas été bénéfique." 

Parce que, dans le livre l'autrice a compté le nombre d'hommes qui l'ont rejeté au cours de sa vie amoureuse. Elle en a compté 15. Et elle continue :

"En même temps là, du mauvais côté de la barrière normée. Je me suis découvert une telle inventivité, une telle capacité de compréhension et un tel esprit d'aventure que j'ai du mal à me représenter une vie autre. Quand j'étais jeune, je m'imaginais un avenir statistiquement moyen. La seule chose que je voulais, c'était un mec, deux enfants, un pavillon dans un lotissement. Mais je suis devenue vieille fille et tout ce que je sais sur le pouvoir de la vulnérabilité vient de ma vie de vieille fille. De même que ma conviction qu'aucune existence n'est compréhensible tant qu'on ne la considère pas comme le résultat d'une confrontation entre le désir, l'impuissance, le manque, le hasard et le potentiel, plutôt que comme la somme de choix libres."

Lorraine de Foucher est journaliste au journal Le Monde. Retrouvez ses chroniques chaque semaine dans Modern Love de Nadia Daam

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