En plein confinement, si on voyageait grâce à une anthropologue ? Spécialiste des rituels, Anne-Sylvie Malbrancke est allée à la rencontre de communautés pour filmer des moments de passage. Elle a raconté ce qu’elle a vu dans l’émission "Le Temps d’un bivouac" de Daniel Fiévet.

La fêtes des couleurs en Inde. Ici à Allahabad le 11 mars 2020
La fêtes des couleurs en Inde. Ici à Allahabad le 11 mars 2020 © Getty / Pacific Press

Le rituel est une parenthèse dans la vie qui marque une étape, un changement d’état. Il accompagne les naissances, les décès, les mariages ou les saisons. Si toutes les sociétés en sont pourvues, ils peuvent prendre des formes très différentes. L’anthropologue Anne-Sylvie Malbrancke a signé une série documentaire Rituels du monde. Elle publie aujourd’hui un livre sur l’envers du décor de ses tournages. Elle a donné des exemples de passages d’étapes de la vie dans différents endroits du monde. 

Danse du feu en Papouasie Nouvelle-Guinée

"Chez les Baining en Papouasie-Nouvelle Guinée on a un même rituel pour différents évènements de la vie : décès, naissance ou… juste pour le plaisir : ils sautent pieds nus sur un feu en tenant parfois un serpent dans la main. 

L’idée est de montrer qu’ils sont plus forts que la douleur de la chaleur. 

Ils font peur parce qu’ils se dissimulent derrière des masques géants. Cette cérémonie instaure une sorte d’autorité auprès des enfants qui n’oseront plus contester." 

Image d'un des documentaires "Rituels du monde"
Image d'un des documentaires "Rituels du monde" / ARTE et TSVP/MSVP

Tatouage aux îles Samoa

"Un tatouage qui dure une vingtaine de jours, et  s’étend du nombril au bas des jambes. C’est très douloureux, même le tatoueur en est conscient. Mais le futur tatoué ne peut pas abandonner en cours de route.

Le tatouage se fait par percussions, avec des tapotements du maillet. Ces incisions permettent à l’encre de pénétrer sous la peau, puis au dessin d’apparaître. 

Le tatouage est extrêmement sanguinolent. Il est très impressionnant à observer : on sent les pigments, le sang, la sueur et la chaleur. 

Les tatoués forment une communauté de douleur. Ce tatouage affiche avec fierté une appartenance à la communauté samoane. C’est un rituel encore plus important quand on fait partie de la diaspora." 

La chasse aux fourmis au Brésil

"C’est un rituel de passage à l’âge adulte. Ces rituels sont souvent douloureux puisqu’il s’agit de marquer une métamorphose, une transformation. 

Le but est ici de montrer qu’on est un homme et que l’on est capable de supporter des choses rudes.

Nous avons accompagné Jackson, un petit garçon fluet de 13 ans. Il devait placer ses mains dans des gants tressés recouverts de fourmis venimeuses. Elles délivrent un venin qui agit 24 heures. Leurs piqûres sont trente fois plus intenses que celles des abeilles. Ce garçon voulait montrer son appartenance à la communauté indienne, et donner à son père des motifs de fierté. Il va devoir faire ce rituel une vingtaine de fois."

Image tirée du documentaire "Rituels du monde" : Ethiopie, sauter dans la vie d'adulte
Image tirée du documentaire "Rituels du monde" : Ethiopie, sauter dans la vie d'adulte / Arte/Rituels du monde

Saut par-dessus les vaches en Ethiopie 

"Pendant que les hommes sautent au–dessus des vaches, les femmes se font fouetter. C’est une façon de montrer le lien indissoluble fondamental entre un frère et sa sœur. Tandis qu’il devient un homme en sautant, elle soumet son corps aux coups des jeunes hommes initiés et non mariés, la cohorte à laquelle son frère va appartenir après avoir réussi le rituel. 

Il se joue alors la question fondamentale d'appartenance au groupe, puisqu'on crée là le stigmate de la famille. La sœur dit à son frère « J’ai donné mon corps, tu devras me promettre de me protéger. » 

En tant qu’anthropologue, nous n’avons pas à juger. Avec nos filtres culturels occidentaux, le fouettage des femmes est très choquant. Mais dans cette culture, elles ont besoin d’avoir la preuve physique de leur lien avec leur frère. Pendant le tournage, une personne du gouvernement est intervenue pour faire cesser ce cérémonial. Et la personne fouettée pleurait de ne pouvoir aller jusqu’au bout. J’ai essayé de la féliciter pour son courage, mais on a travesti mes propos à la traduction. J’en garde tristesse et regret."

Cérémonie des couleurs en Inde

"A Vrindavan dans l’Uttar Pradesh, une fois par an, au printemps, un million de personnes passent plusieurs jours à célébrer « Holi ». Cela revient concrètement à se jeter des poudres de couleurs au visage, ou parfois des seaux d’eaux croupies, pour se souhaiter chance, prospérité, amour, et optimisme pour l'année qui vient. 

A l'origine de cette fête des couleurs, il y a la divinité Krishna qui tombe amoureux d'une femme à la couleur de peau différente. Au pays des castes et de l'entre soi, il n'est pas bon d'être attiré par la différence. Pour les faire disparaitre ce jour-là : on se lance des couleurs. 

A la fin, tout le monde se meut dans une sorte de magma coloré où plus aucune distinction n’existe. 

Les sévices commis au nom d’une appartenance de caste sont interdits, mais les séparations restent très nettes. A l’origine de cette ségrégation entre intouchables et brahmanes, l’envie de recréer l’ordre du cosmos. Et pour cela, il est nécessaire que les brahmanes (les prêtres, les sacrificateurs, les professeurs et les hommes de loi — ou plus largement les enseignants du Brahman) restent purs. Mais le jour de la fête des couleurs, les intouchables (personnes affectées à des taches impures) prennent leur revanche, et se réjouissent de tartiner le visage d’un brahmane. Dès le lendemain, l’ordre établi est de retour. Cette fête ne sert qu’à le maintenir."

Le retournement des morts à Madagascar

"Sur les hauts plateaux à Madagascar, les Mérinas ouvrent régulièrement les tombeaux de façons très ritualisées. Ils ajoutent des lambeaux de tissus autour de leurs morts. Ils le font parfois pour rapatrier les défunts sur les terres de leurs ancêtres. L’ambiance de ces "famadihana" est très festive. On dépose en musique le corps des morts sur les genoux de ses descendants. Dans cette culture, on pense que la personne partie est heureuse de revoir les vivants une dernière fois. C’est très déroutant pour nous occidentaux, mais c’est très doux. Il y a énormément d’amour dans les gestes. Il s’agit de rendre hommage et non pas de commettre un sacrilège." 

ECOUTER | Les rituels dans le Temps d'un bivouac 

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